| Charlie Kaufman, scénariste-poète déglingué des mondes intérieurs, et Michel Gondry, génie du clip dadaïste et ludique, étaient faits pour se rencontrer, pour jouer ensemble... Tâchons donc d’oublier (après tout, c’est le propos du film) leur médiocre première collaboration Human Nature, et parlons de ce deuxième opus au beau titre mystérieux (tiré d’un poème d’Alexander Pope), qui ancre son postulat anticipatif (une société est capable de pratiquer l’effacement sélectif des souvenirs) dans l’atmosphère contemporaine du New York du début du 21ème siècle (une partie du film se déroule d’ailleurs dans un clin d’œil à Montauk, ville du fameux projet paranoïaque du même nom, lequel aurait consisté en un programme gouvernemental de contrôle de l’esprit et de voyages dans le temps…). Joel Barish, jeune homme introverti, apprend qu’il vient d’être effacé de la mémoire de Clémentine, l’exubérante et lunatique femme qu’il aimait. Afin de ne pas souffrir de cette situation, il contacte la société Lacuna pour procéder à son tour à l’effacement de cette mémoire commune. Mais ce voyage introspectif au sein des méandres de son propre cerveau viendra chatouiller la mémoire de Joel, réveillant des souvenirs enfouis mais aussi le souvenir, vivace, de Clémentine. Ce synopsis vertigineux est l’occasion pour les deux compères de s’en donner à cœur joie, Kaufman en brouillant les temporalités et les frontières du réel et de l’imaginaire, Gondry en ancrant la représentation de l’univers mental de Joel dans son propre jardin visuel, loufoque et enfantin. Evidemment, ne serait-ce que pour ne comparer que ce qui est de l’ordre du comparable, il ne s’agit pas ici de juger de la position hiérarchique de la vision d’une mémoire en fragmentation par Michel Gondry au sein de l’histoire du cinéma, aux côtés de Resnais, Marker et Lynch, par exemple. Il s’agit cependant de vanter avec vigueur et enthousiasme les mérites infinis d’un film audacieux jusque dans sa manière de connecter le cerveau et le cœur : la virtuosité affichée n’aurait guère de sens si elle se bornait à un exercice « mnémo-technique ». Mais Eternal Sunshine of the Spotless Mind est avant tout un film de midinette moderne offrant une vraie vision de l’amour, de l’émoi frissonnant des premières rencontres jusqu’aux compromis parfois dévorants que l’on fait avec l’autre, avec soi, et avec son cerveau... Le film se clôt ainsi sur une séquence fabuleuse d’inventivité, lyrique et cruelle, où les interprètes restituent à la fois l’émouvante gaucherie d’un amour naissant et la sévérité désabusée des ex-amants sclérosés par la routine (à ce titre, et si Kate Winslet est dans ce film époustouflante de charme et d’énergie, nous ne saurons jamais assez clamer notre amour de Jim Carrey, devenu en quelques films le plus subtil et le plus touchant des acteurs dramatiques de sa génération). De même, la scène où Clémentine et Joel, après avoir fui les lieux évanescents de leur mémoire commune, trouvent refuge dans la maison de leur rencontre, et au milieu de sa désagrégation symbolique se promettent l’amour jusqu’après l’oubli d’un simple « au revoir », est très au-delà du simple artifice visuel (Gondry y demeure très sobre) ou émotionnel (et la musique, atypique, de Jon Brion, ne tombe jamais dans le larmoyant facile) ; il s’agit plus simplement à nos yeux de l’instant le plus follement romantique vu au cinéma depuis des siècles, séquence emblématique d’un film qui, en plus de mêler avec habilité le divertissement et la profondeur dramatique, donne surtout envie d’être amoureux... |