| New York, 1870. Newland Archer (Daniel Day Lewis), un notable de la haute bourgeoisie, se fiance avec May Wellard (Winona Ryder). Un couple parfait, propre et lisse, qui ravit la société mondaine. Mais Newland rencontre Ellen Olenska (Michelle Pfeiffer), une femme libre fraîchement débarquée du nouveau monde, dont il tombe immédiatement amoureux. Scorsese adapte ici un roman d’Edith Wharton, une ancienne femme de la bourgeoisie wasp qui s’est affranchie de son milieu et s’est consacrée à l’écriture. Scorsese trouve dans ce roman l’occasion de prolonger son exploration des codes qui soudent une communauté (comme celui de la mafia et des quartiers de Little Italy) tout en se plongeant une nouvelle fois dans l’histoire d’un pays qui l’a toujours fasciné et dont, au fil de ses réalisations (de Gangs of New York à Boxcar Bertha, en passant par ses portraits consacré au blues ou au cinéma américain), il dresse discrètement un portrait social et historique complexe et passionnant. Scorsese brosse donc ici le portrait de la bourgeoisie wasp de la fin du XIXème siècle. L’occasion une nouvelle fois de montrer la difficulté de s’affranchir de son milieu d’origine. Ellen représente pour Newland une porte de sortie, une occasion d’échapper au conformisme étouffant de sa caste, de fuir un monde aux codes figés. Seulement, tout ce qui soude cette société oppose à la volonté de s’en émanciper une force d’inertie aussi implacable que les lois de la mafia. Pour décrire ce monde étouffant, Scorsese utilise les décors, délicats et surchargés d’objets aussi fastueux que les suites royales des personnages de Casino, symboles d’une société orgueilleuse et vaniteuse qui accumule et croule sous le trop-plein. Ces intérieurs sont l’émanation d’une aristocratie qui se met constamment en scène jusqu’à la muséification. Scorsese filme de nombreuses scènes où l’apparence sociale est mise en avant, comme l’opéra qui ouvre le film et les scènes de repas. Des rituels, des chorégraphies jouées par les membres d’une tribu prisonniers des conventions. Il y a ainsi deux rythmes qui gouvernent le film. Celui de ces grandes scènes mondaines aux mouvements de caméra savamment orchestrés qui rendent parfaitement compte de la place que chacun se doit de tenir, de la distance qui s’instaure entre les personnages en fonction de leur hiérarchie. Et il y a les séquences feutrées, apaisées, où les deux amants se retrouvent. Le générique de Saul Bass, comme toujours inoubliable, condense en quelques minutes les enjeux du récit : des fleurs éclosent, mais sont comme ralenties et ne parviennent jamais au bout de leur course. L’amour naissant de Newland et Ellen semble un temps pouvoir s’épanouir mais est condamné de fait par le poids de leur société d’appartenance. Chef-d’oeuvre magnifique et bouleversant, à la mise en scène comme toujours brillante, Le Temps de l’innocence est peut-être le seul film véritablement romantique de son auteur, mais les enjeux qui sous-tendent le récit sont on ne peut plus scorsesiens. Un pur chef-d’œuvre. |