| Adapté par Jean Aurenche et Bertrand Tavernier, l’action du roman 1275 âmes de Jim Thomspon (l’un des plus grands romans noirs qui soit) se trouve transportée du sud des Etats-Unis à Bourkassa-Oubangui, colonie française d’Afrique équatoriale, repère de poltrons, de racistes et de criminels en tous genres. Lucien Cordier (Philippe Noiret), shérif discret et lâche, ne cesse de se faire humilier par des collègues mesquins ou des petites frappes locales et trompé par sa femme (Stéphane Audran) qui entretient sous son toit des relations plus que douteuses avec son frère (Eddy Mitchell). L’arrivée d’une jeune institutrice va réveiller en lui un sentiment de justice. Lucien, cependant, ne décide pas de faire enfin respecter la loi dans ce village où l’amoralité règne en maître, il applique désormais une justice expéditive et absurde qui sert avant sa personne et entend effacer ses frustrations. Petit à petit, il se convainc qu’il est l’instrument de Dieu. Disons le d’entrée, Coup de torchon est l’un des plus grands films français, un pur chef d’œuvre iconoclaste, grinçant, tragique et hilarant. Il y a une incroyable alchimie entre d’un côté un drame métaphysique aux enjeux humains et sociaux d’une incroyable profondeur, et de l’autre une comédie de l’absurde aux dialogues inoubliables et aux numéros d’acteurs anthologiques. Sur ce dernier point, il convient de saluer l’interprétation parfaite de tous les comédiens : outre ceux déjà cités, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle, Guy Marchand ou encore Gérard Hernandez livrent parmi leurs plus belles performances. Philippe Noiret quant à lui, est plus que magistral. La profondeur avec laquelle il interprète Lucien en dépasserait presque l’entendement. Coup de torchon est un film d’une noirceur absolue, un film sur la méchanceté et l’ignominie intrinsèque de l’homme, sur l’absurdité du monde, sur un certain désarroi existentialiste, très proche en cela de cette autre adaptation de Jim Thompson qu’est Série noire d’Alain Corneau. Politique coloniale, religion, armée, éducation, famille, justice… toutes les composantes de la société française de la fin des années 30 (et au-delà, le film touchant à l’absolu) passent à la moulinette rageuse de ce pamphlet nihiliste. L’approche humaine est tout aussi pessimiste : hypocrisie, solitude, tromperies… les personnages de Coup de Torchon vivotent dans un monde noir et sans issue. Le film, entièrement tourné à la Steadycam, semble flotter, ouvert à tous les possibles, imprévisible. Mise en scène, rapports entre les personnages, narration… tout est conditionné par l’absurde, tout confère à donner une impression de friabilité. Le sol se dérobe sous les pieds de Lucien tandis que la folie le gagne, tout est branlant dans ce monde de vacheries, de mensonges, de chacun pour soi. La partition magistrale de Philippe Sarde, douloureuse, plaintive, incongrue rajoute à l’étrangeté de l’ensemble. Comme dans tout grand film noir, le genre policier sert à explorer les zones les plus sombres et les moins recommandables de l’homme, sa violence et celle de la société. Et Coup de torchon n’est pas qu’un film noir, il brasse les genres, les styles avec une maestria jamais prise à défaut. Tavernier parvient même à nous submerger d’émotion en mettant en scène le désespoir et la douleur de son ange exterminateur. Cordier se débarrasse d’abord des ordures, enfin ceux qui lui pourrissent la vie. Bientôt ses cibles sont plus simplement des individus simplement abjects mais qui le gênent. Seulement, dans cette frénésie vengeresse, les alibis moraux viennent bientôt à manquer. Cordier doit alors faire appel à des instances supérieures pour pouvoir continuer à avancer, à vivre, se considérant comme Michel Galabru dans Le Juge et l’assassin un simple instrument de Dieu. Mais même alors, Cordier sait qu’il se ment, que ses penchants morbides, destructeurs, cette logique de mort dans laquelle il s’est laissé entraîné, dépassent, et de loin, la seule moralité eusse t-elle été transcendante. Coup de torchon devient alors l’une des plus terrible et touchante chronique de la folie d’un homme. Coup de torchon synthétise tout le cinéma de Tavernier : sa passion pour la littérature américaine, l’intérêt constant porté à l’histoire de la France, notamment à ses pages les plus sombres, son inquiétude quant aux dérives de la religion (Que la fête commence, La Passion Béatrice), ses interrogations sur la notion de justice (Le Juge et l’assassin). Un film complexe, aux multiples enjeux philosophiques, politiques et humains mais qui s’offre au spectateur avec l’évidence et la simplicité d’un film du dimanche soir. Un chef d’œuvre absolu. |