| Au début des années 1970, la forme classique du western n’existe plus. Transformé d’un côté par un déferlement de violence jusque là contenue (le final apocalyptique de La Horde sauvage), aboutissant de l’autre à une forme épuisée et exsangue (les westerns de Monte Helman, L’homme sans frontière de Peter Fonda). L’Histoire a repris ses droits sur une mythologie façonnée (Bronco Apache et Fureur Apache de Robert Aldrich), les codes établis ont été battus en brèche (le western spaghetti). Jeremiah Johnson participe pleinement de ce mouvement. On y retrouve des paysages majestueux, des Indiens, le thème de la vengeance, soit les grandes figures du genre. Mais Pollack et Redford (qui est à l’origine du projet) prennent des chemins de traverse. Jeremiah Johnson est une ballade, tour à tour bucolique et inquiétante, un récit initiatique où un homme est confronté à la nature, à sa loi, mais aussi à une Amérique qui est arrivée au bout de ses frontières, au bout de son histoire de conquête, mais qui ne parvient cependant pas à trouver son équilibre, sa paix. Jeremiah Johnson fuit la civilisation, mais se retrouve confronté implacablement à ses émanations les plus destructrices. Il s’enfonce alors toujours plus loin, à la recherche d’un paradis perdu qui n’a jamais existé. Car ses belles idées sur la nature, sur les Indiens, se heurtent à la réalité : la rudesse de la montagne n’est pas faite pour l’homme, l’Indien n’est pas le bon sauvage qu’on se plaît alors à imaginer. Du scénario désenchanté de John Millius (Conan le Barbare), Pollack tire une œuvre à la beauté précieuse, captant à merveille les saisons qui défilent, les sons, les sensations, le rapport de l’homme au monde, un monde qui évolue au fur et à mesure du trajet intérieur de son héros et de la perception qu’il en a. Millius et Pollack n’opposent pas une civilisation brutale à une nature idyllique, ils nous montrent que dans chacun des cas il faut savoir accepter des lois, faire des compromis, afin de parvenir à trouver un équilibre. C’est une fable écologique, bien sûr, mais qui refuse la caricature et la naïveté au profit d’une vision plus âpre et complexe du monde. Une œuvre forte, magnifiquement mise en scène, qui est certainement le chef-d’œuvre de Sidney Pollack et l’un des plus beaux fleurons du western du nouvel Hollywood. |