| Mikhail Kalatozov (Quand passent les cigognes, Palme d’or à Cannes) signe ici une œuvre foisonnante à la gloire de la révolution cubaine. Le film est une co-production russo-cubaine, censée sceller l’amitié des deux pays. Or durant le tournage, des tensions entre les deux pays se font jour et le film de Kalatozov sera peu montré, vite oublié. Il faut rendre grâce à Scorsese et Coppola qui, le découvrant en 1992, l’ont sorti de son long purgatoire. Cuba est d’abord montrée comme un centre de loisir pour riches Américains. Si Kalatozov appuie fortement la décadence de la période pré-castriste, la peinture n’est pas forcément exagérée. On sait comment les mafias s’étaient emparées de l’île, formidable terreau pour faire fructifier les affaires au travers des casinos et autres clubs de rencontres pour riches financiers. Cuba était une terre de détente pour les hommes d’affaires, et le régime de Battista un parangon de corruption. Ce constat, brillamment exposé lors de l’ouverture du film (un long plan séquence qui nous plonge littéralement dans les riches hôtels de la Havane) va être le point de départ de la grande fresque de Kalatozov qui entend accompagner la naissance de la lutte révolutionnaire. Le cinéaste dépeint par quatre récits imbriqués le contexte sociopolitique de l’île duquel va surgir la révolution. Une prostituée et un paysan qui perd sa terre portent le poids du peuple opprimé et spolié. Un étudiant et un paysan révolté concentrent autour d’eux la colère du pays. Plongées et contre-plongées accentuées, gros plans en courte focale, caméra constamment en mouvement, plans séquences impressionnants (on se demande à plusieurs reprises comment ils ont pu être élaborés, sans steadycam ni louma)… la mise en scène lyrique de Kalatozov fait mouche. La photo, signée Sergeï Urusevsky, est d’une beauté proprement stupéfiante. La terre cubaine est transcendée, mythifiée par la composition des plans. Le noir et blanc sublime les visages des révoltés cubains. Des séquences restent gravées dans la mémoire : l’incendie d’un champ de canne à sucre, les obsèques d’un jeune militant, la plongée en plan séquence dans les taudis de La Havane, l’ascension le long d’une tour d’immeuble… Cette caméra, qui semble affranchie de toute contrainte humaine, s’envole au-dessus de l’île, accompagne le mouvement même de la révolution, la joie, l’enthousiasme d’un peuple. Soy Cuba… je suis Cuba… Kalatozov et Urusevsky se placent du côté de la terre, témoin omniscient des pires abjections et des plus beaux élans humains. L’Île nous parle par le biais de cette caméra gracile qui accompagne chacun des gestes de ses habitants, va même jusqu'à plonger avec un homme qui saute d’un immeuble. Kalatozov ancre ainsi l’idéal révolutionnaire non seulement dans un contexte politique et social donné, mais également dans une vision plus large du monde, un vision mythique. Si plus de quarante ans après sa réalisation, Soy Cuba continue à nous faire vibrer et parvient même un temps à nous faire oublier les exactions du régime castriste, on le doit au génie de la mise en scène qui éclate à chaque minute de ce monument. Soy Cuba est l’un des plus grands chocs visuels de l’histoire du cinéma, une œuvre fondamentale. |