| Il est souvent de bon ton de dénigrer une adaptation littéraire à force de vouloir à tout prix la comparer au roman original, en en critiquant les ajouts et les retraits par rapport au matériau de départ. Ces deux vecteurs artistiques que sont la littérature et le cinéma étant quasiment opposés, les comparaisons sont cependant assez vaines quand il s’agit de juger d’une œuvre surtout que nous pourrions facilement trouver de nombreux exemples illustrant tous les cas de figures possibles : un chef-d’œuvre adapté d’un roman de gare, un navet tiré d’un monument littéraire et même un film tout aussi réussi que le livre qu’il adapte malgré (ou plutôt grâce) aux libertés prises par le scénariste ou le réalisateur. Bref, tout ça pour dire qu’une adaptation littéraire devrait pouvoir se juger comme n’importe quel autre film, en faisant abstraction de l’autre œuvre dont elle est tirée. D’ailleurs, comment l’amoureux de ce sublime roman qu’est le Lolita de Nabokov aurait pu imaginer prendre presque autant de plaisir à la vision de son adaptation cinématographique. Et pourtant, ce fut bien mon cas en découvrant le film de Kubrick après que Lolita ait été depuis longtemps un de mes livres de chevet ! Il s’agit donc de l’histoire d’une attirance obsessionnelle d’un homme mûr pour une jeune adolescente, fille de sa défunte épouse, attachement et désir qui le conduiront à la folie. Cet homme, Humbert Humbert dont la déroute intérieure est profondément poignante, c’est un James Mason absolument génial, réussissant d’une seconde à l’autre à être tour à tour haïssable et attachant comme le sera d’ailleurs Lolita, formidablement campée par une Sue Lyon absolument craquante et qui renouvellera l’exploit deux ans après dans le non moins superbe La Nuit de l’iguane de Huston. Grâce à cette actrice à la filmographie trop restreinte, ces deux films atteignent des sommets dans l’érotisme suggéré, renforcé dans Lolita par ces fameux longs fondus au noir. A cause des problèmes qu’on craignait vis-à-vis de la censure, Lolita fut tourné en Angleterre et Nabokov lui-même, après qu’il ait rêvé lire le scénario, participa à son écriture. Il fut très mal accueilli un peu partout. Pourtant, ce mélange d’humour noir assez grinçant et de pathétique donne au film de Kubrick toute son originalité et sa grandeur, sa drôlerie et son émotion. Une satire féroce d’une certaine grotesque Amérique profonde (symbolisée par une Shelley Winters survoltée et le thème musical ‘lolitien’ sautillant de Nelson Riddle), un ton sardonique déroutant mais aussi une sublime histoire d’amour et un final inoubliable qui fait venir les larmes aux yeux. |