| Jeff (James Stewart), suite à un accident, est confiné dans son appartement, cloué sur son fauteuil roulant avec sa jambe dans le plâtre. Il passe le temps en regardant par sa fenêtre, observant les allers et venues des voisins, s’amusant de leurs querelles ou s’inquiétant de la disparition d’une femme suite à une scène conjugale. Les intérieurs des appartements, ouverts par de larges baies vitrées ou des fenêtres, sont autant d’écrans de cinéma qui viennent doubler celui d’où regarde le spectateur de Rear Window. Alors que la caméra d’Hitchcock est enfermée deux heures durant avec le héros du film, ce sont les faits et gestes des voisins de Jeff qui apportent la fiction à domicile. Ce besoin de fiction du spectateur va, à partir d’instantanés d’un quotidien morne et répétitif, le pousser à imaginer un drame, lui donner substance et corps jusqu’à ce que le crime et le suspens, tant attendus, surgissent et envahissent la pellicule. Fenêtre sur cour est bien sûr un film sur le voyeurisme. L’immobilité forcée de Jeff renvoie à une impuissance sexuelle qu’il cherche à exorciser dans l’observation de son voisinage. Armé d’un téléobjectif on ne peut plus évocateur, il cultive sa libido. Mais ce voyeurisme est aussi celui du spectateur. C’est un film qui travaille sur le désir et l’attente du crime qui paradoxalement provoque la jouissance. Lorsque l’on regarde un film d’Hitchcock, on attend l’acte criminel. C’est lui qui vient déclencher l’engrenage du suspens et donc du plaisir. Aussi, Fenêtre sur cour joue sur le mariage entre le plaisir morbide du spectacle de la mort et l’érotisme. « Comment s’y prend-on pour découper un corps ? » se demandent James Stewart et Grace Kelly en échangeant des baisers. Rear Window est une œuvre délicieusement perverse et malsaine. C’est aussi un magnifique film sur le couple. A travers les saynètes dont Jeff et Lisa sont témoins, c’est un panorama de l’amour dans tous ses états qui nous est offert : des couples de tous âges qui se disputent, se réconcilient, des jeunes amants qui passent leurs journées au lit, des amours libres ou cachées, des femmes qui s’exhibent, un couple sans enfant qui reporte son amour sur un animal... Tels des spectateurs de sitcom, Jeff et Lisa se nourrissent de ces images pour fabriquer, fantasmer leur propre relation, imaginer les différents cours que pourait prendre leur histoire future. Mené comme un suspens magistral, Fenêtre sur cour est aussi une comédie ironique, qui bénéficie des dialogues brillants de John Michael Hayes (qui signera également les comédies La Main au collet et Mais qui a tué Harry ? et remakera L’Homme qui en savait trop). C’est une œuvre essentielle, le point d’intersection des thèmes et des obsessions d’Hitchock, la quintessence de son art. Hitchcock joue sur nos attentes, notre sadisme, avec une délectation de chaque instant, mettant toute sa prouesse technique, son sens unique de la mise en scène, du découpage, au service d’un récit aussi palpitant que réflexif. Une œuvre à la profondeur insondable qui à chaque vision nous révèle de nouveaux enjeux. Un film primordial de l’histoire du cinéma. |