| Un guerrier du désert est arrêté par des soldats américains et déporté dans un camp militaire situé quelque part dans un pays de l'Est. Après avoir été violemment interrogé, il prend place dans un convoi de prisonniers. Le véhicule qui le transporte dérape sur le verglas et termine sa course dans un ravin. Le guerrier parvient à prendre la fuite dans la forêt enneigée, bientôt pris en chasse par les forces armées... Jerzy Skolimowski est un cinéaste chez qui action et réflexion participent d'un même mouvement et « Essential Killing » est particulièrement parlant quant à cette vision physique qu'il a du cinéma. Le cinéaste déclarait à ses débuts craindre qu'on le « soupçonne d'avoir quelque chose en commun avec Antonioni » et, de fait, il fuit constamment la lenteur artificielle, par peur d'ennuyer le spectateur mais surtout par méfiance envers ce qui se révèle être bien souvent une pose "auteurisante", la lenteur devenant un outil d'opposition facile au cinéma dit "mainstream". « Essential Killing » se pose donc comme un film d'action ininterrompu qui, en resserrant son récit sur une simple chasse à l'homme (comme si le cinéaste étirait sur la durée d'un long métrage le final du « Rambo » de Ted Kotcheff), propose une version épurée et presque abstraite du genre. L'idée du film naît chez Skolimowski depuis sa retraite dans les forêts de Mazurie en Pologne, où il est revenu s'installer après son long séjour aux États-Unis. Près de chez lui se trouverait – c'est la rumeur - un aéroport secret utilisé par les Américains. Un soir, il manque de glisser avec sa voiture dans un fossé et c'est de la collision entre ce incident et cette rumeur que naît l'image d'un prisonnier échappant à ses geôliers et tentant de survivre dans une environnement aride et glacé. Le principal pari du film est l'incarnation de cet homme et Skolimowski a eu la chance de collaborer avec Vincent Gallo. Complètement possédé par son personnage durant le tournage, le comédien considère chaque personne sur le plateau comme un ennemi potentiel et entre dans des crises folles lorsqu'on ne lui a pas donné assez de fourmis à manger. Le tournage est particulièrement tendu, difficile (quarante-deux jours d'extérieurs par des températures extrêmes), épuisant, et ce douloureux enfantement se ressent et dans le corps de l'acteur (qui obtient pour l'occasion un prix mérité d'interprétation à Venise) et dans le film tout entier. Celui-ci est tourné caméra à l'épaule, un cadreur très physique accompagnant Gallo dans sa coure épuisante contre ses poursuivants et dans sa lutte contre le froid et la faim. On est toujours près de son corps, on ressent de plein fouet sa douleur, et la fatigue qui s'empare de lui contamine un film qui suit son cheminement, de la fureur et la peur vers une forme de stase et d'abandon. On retrouve dans « Essential Killing » cette façon dont Jerzy Skolimowski construit ses films en se fiant à son instinct et non en se reposant sur une longue maturation. Il ne travaille pas minutieusement ses récits, ne pense pas sa mise en scène en amont mais se laisse au contraire guidé par ses intuitions. Skolimowski ne veut pas démontrer quelque chose au spectateur, il préfère les égarer et cette façon de fabriquer ses films répond à cette vision du cinéma. Ceux-ci abondent de signes et Skolimowski évite sciemment de les trier, de les cataloguer, de les arranger, refusant de se comporter comme guide envers le spectateur. Ainsi, dans « Essential Killing », il est question d'un désert qui pourrait être aussi bien l'Afghanistan, l'Irak ou la frontière du Pakistan, d'un camp de prisonniers qui pourrait être celui de Guantánamo mais qui n'est jamais nommé, d'un guerrier qui pourrait être un Taliban mais qui est incarné par un acteur américain (qui plus est conservateur et farouche défenseur de l'intervention américaine en Irak)... Skolimowski a toujours ce souci de ne pas rendre évident et limpide ce qu'il donne à voir au spectateur. Il brouille les pistes, comme lorsqu'il montre un guerrier musulman suivre un véritable chemin de croix : le cinéaste utilise en effet tout un bréviaire religieux (le physique christique de Gallo, une montagne qu'il gravit avec peine et qui pourrait être une réminiscence du Golgotha, une figure féminine silencieuse qui rappelle forcément Marie, un berceau...) mais avec ironie, en en détournant le sens. Tout comme il détourne les codes du cinéma d'action américain (le western et le survival en tête), non en s'opposant à eux par la lenteur, mais en les anamorphosant jusqu'à un quasi point de rupture. Pour Skokimowski, « le cinéma est par excellence l'art qui touche les sens et non le cerveau » et le son participe chez lui tout autant que l'image à créer cet "empire des sens". Il travaille donc les ambiances comme un musicien, créant un environnement sonore hypnotique et immersif à partir des bruits de la nature et de quelques éléments musicaux épars. Une ambiance à laquelle le spectateur est rendu particulièrement sensible par l'absence de dialogues. Skolimowski n'aime pas les dialogues, il ne les écrit que rarement et laisse ses acteurs improviser. Souvent il les rend inaudibles, soit en les étouffant soit en faisant intervenir des bruits parasites ou encore comme dans « Travail au noir » en décidant de ne pas sous-titrer les ouvriers polonais. Pour lui, le cinéma c'est uniquement le "moving images" et les dialogues sont un piège dans lequel tombent selon lui la majorité des productions. L'absence de dialogue permet d'éviter le naturalisme, focalise l'attention du spectateur sur les corps, les gestes, et rend plus ambigu ce qui se déroule à l'écran. Débarrassé de la mécanique d'un scénario huilé, d'un contexte historique ou politique précis, de dialogues explicatifs, « Essential Killing » devient une pure expérience de cinéma. Tout est ici question de rythme, de cadre, d'enchaînement de plans, de point de vue... façon pour le cinéaste d'éprouver la capacité du cinéma à encore créer une forme de fascination primitive. Comme si en suivant le parcours d'un homme qui devient un animal, il faisait suivre le même mouvement à un art qui a tendance parfois à confondre prouesses technologiques et mise en scène. « Essential Killing », proposition de cinéma radicale qui déroutera certains spectateurs, raconte de manière puissante et admirable comment la guerre - et plus largement le désespoir – peut rabaisser l'humain au stade animal. Un film qui met en images une altérité impossible. Le héros du film ne cesse ainsi d'être confronté à un environnement sur lequel il n'a plus aucune prise, qu'il soit humain ou naturel : d'abord interrogé par des hommes qui ne parlent pas sa langue - qui plus est alors qu'il a été rendu sourd par une explosion - il est ensuite plongé dans une territoire glacé alors qu'il n'a jusqu'ici connu que le désert. Il est réduit à être l'intrus, le corps étranger, l'ennemi, la proie, l'autre. Il y a du Herzog dans cet vision d'un monde aussi magnifique qu'inhospitalier, d'une nature insensible aux drames des hommes, d'une humanité en souffrance, perdue, déboussolée et qui n'a pas sa place sur Terre. Hypnotique, poétique, aride et brut, « Essential Killing » est bien l'une des plus éclatantes réussites du cinéaste. |