| « D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un gangster ». C’est par cette phrase quasi proustienne que Martin Scorsese inaugure la troisième partie de sa carrière, après une décennie moins fiévreuse, mais pas moins intéressante, que la précédente. C’est donc un retour aux sources pour le cinéaste, qui a souvent répété qu’il aurait aussi bien pu devenir gangster que prêtre. On peut d’ailleurs penser qu’il avait le petit Marty en tête lorsqu’il a filmé les scènes montrant le jeune Henry Hill fasciné par le ballet des maffieux dans son quartier. ‘Les Affranchis’ est une date à plus d’un titre. C’est tout d’abord une manière totalement novatrice de montrer la mafia à l’écran. Deux axes prévalaient jusqu’à présent : le regard clinique des films dossier de Francesco Rosi, et la dimension shakespearienne qu’avait su insuffler au genre Francis Ford Coppola. Rien de tout ça ici : en dépit d’une tendance prononcée à l’étalage d’un mauvais goût certain – à l’époque, on ne disait pas encore bling-bling -, les gangsters selon Scorsese sont des artisans, des commerçants de quartier. Ils font des affaires, le crime est une entreprise – voire les scènes de discussion sur la reprise du restaurant. Et même s’ils se vantent de ne pas vivre « comme des caves », ils n’en sont pas moins des employés ordinaires, avec leurs vies de famille(s), qui planifient des casses et préparent le diner – et vous, avez-vous essayé de couper l’ail avec une lame de rasoir ? Une approche que l’on retrouvera quelques années plus tard dans ‘Les Soprano’, et l’on ne s’étonnera pas de revoir une bonne moitié du casting des ‘Affranchis’, de Loraine Bracco à Michael Imperioli, dans le chef d’œuvre de David Chase. Mais ‘Les Affranchis’ est aussi une date dans la filmographie de Scorsese ; alors que sa mise en scène s’était faite moins ostentatoire depuis quelques films – ‘La valse des pantins’ est quasi composé en plans fixes -, il retrouve ici le gout d’un style foisonnant. Et quel style ! Quel film peut se vanter d’avoir une narration aussi fluide que ‘Les Affranchis’ ? Il de ces très rares œuvres dans lesquelles, telle une cathédrale, chaque élément semble à sa place, formant un ensemble imposant et parfait, grâce en soit rendu au génie de la monteuse, Thelma Schoonmaker. Cette narration virtuose culmine lors du chapitre « Sunday, May 11, 1980 », durant lequel un Heny Hill sous cocaïne et paranoïaque au dernier degré, tentant à la fois de préparer le diner, s’occuper de son frère, finaliser une livraison de drogue, tout en échappant aux hélicoptères censés le surveiller, et dont les propos forment une boucle hystérique. Quel spectateur n’a pas senti son rythme cardiaque s’accélérer durant cette séquence ? Pour autant, la virtuosité de Scorsese n’a rien de gratuit : prenons par exemple le fameux plan séquence dans lequel Henry Hill contourne la file d’attente en passant par les cuisines du cabaret, avant de pénétrer dans la salle où on lui installe une table face à la scène. Quelle meilleure illustration de l’ascension sociale du personnage pourrait-on imaginer que cette éclatante démonstration du métier du chef opérateur Michael Ballhaus ? Un dernier mot sur l’interprétation : encadré par un excellent De Niro et un formidable Joe Pesci, dont le personnage de nabot hystérique deviendra la marque de fabrique, Ray Liotta livrait ici sa plus grande performance, et ne devait hélas jamais retrouver de rôle aussi fort. Qui a pu oublier son sourire dans le dernier plan du film ? ‘Les Affranchis’, c’est le mètre étalon du génie scorsesien – il en livrera une sorte de remake opératique dans le dantesque ‘Casino’ -, le film auquel tous les films de gangsters seront dorénavant comparés. |