| En 1978, un film place définitivement la Turquie sur la carte de la planète cinéma, pour le meilleur et pour le pire. Non, je vous arrête il ne s’agit pas d’un film de Ylmaz Güney ; deux Oscars, un impressionnant succès en salle, sans doute l’une des VHS les plus louées dans les années 80 : quand on pense ‘Turquie’, ‘Midnight Express’ n’est jamais très loin. A l’origine, un livre, tiré de l’histoire vraie de Billy Hayes, ou comment un jeune américain se fait arrêter en tentant de passer deux kilos de haschisch à la frontière et est lourdement condamné ; dans les geôles turques, il découvre un univers où dominent violence et corruption. Tous les ingrédients semblent réunis pour porter cette histoire à l’écran, et c’est un tout jeune auteur, Oliver Stone, qui sera chargé d’en tirer un scénario. Stone modifie en profondeur l’ouvrage, resserre les lieux de l’action dans une seule prison et en inverse pratiquement la structure – pour schématiser, dans la réalité Billy Hayes a été incarcéré dans une section psychiatrique dès son arrivée, et s’est finalement évadé d’une prison à sécurité minimum. Rien de très efficace d’un point de vue dramatique, donc, ce qui explique les nombreuses retouches d’Oliver Stone ; à l’arrivée, il livre un modèle de scénario efficace, un piège à spectateur, qui sera justement récompensé par un Oscar. C’est un réalisateur également assez jeune qui devra le porter à l’écran : Alan Parker n’a en effet guère que l’amusant ‘Bugsy Malone’ à afficher à son palmarès. C’est pourtant avec ‘Midnight Express’ qu’il va affirmer son style, et contribuer à définir l’esthétique des années 80 embryonnaires, là encore pour le meilleur et pour le pire. Alan Parker, cinéaste fin ? Rarement. Manipulateur ? Presque toujours. Efficace ? Disons une fois sur deux. Mais lorsqu’il atteint sa cible, en général il la pulvérise par la même occasion. Ici, son objectif est simple : faire ressentir durant deux heures au spectateur le poids de près de six années d’incarcération dans les conditions abominables. Et tous les moyens sont bons : il ne lésine pas sur les scènes de violence et de torture – attention, on n’est pas non plus dans un mondo, elles sont largement suggérées, au spectateur de faire sa part du travail. ‘Midnight Express’ ne s’adresse pas au cerveau, il ne vise certainement pas aussi haut. Les battements de cœur qui jalonnent la bande-son – une idée qui sera souvent reprise par la suite – ont un impact physique sur le spectateur, aussi prisonnier que Billy Hayes d’un environnement esthétique très construit – une photographie crado-esthétique, une musique entièrement électronique – mais si, vous avez encore la cassette, et sinon c’est votre grande sœur -, sans doute une première pour un film de studio… bref, les années 80 commencent. On adore, on déteste, mais on ne peut en nier l’efficacité. On notera également un casting plutôt bien trouvé : Brad Davis trouve le rôle de sa vie – littéralement, il sombrera dans l’oubli après avoir enfilé le marcel pré-Gauthier dans ‘Querelle’ -, John Hurt est comme d’habitude parfait, et on ne lasse pas de la trogne de Paul Smith – jetez un œil à sa filmographie : pas précisément un disciple de Lee Strasberg. Reste la question qui revient toujours sur le tapis : ‘Midnight Express’, film raciste ? Les auteurs s’en défendent, mettant en avant la dénonciation du système carcéral. Et très honnêtement, on ne saurait leur donner vraiment tort. Alors bien sûr, on n’y trouve aucun personnage turc sympathique, mais après tout c’est la loi du genre. C’est certain, la charge contre le système n’y va pas de main morte. Et la plaidoirie de Billy Hayes peut choquer, mais après tout ce sont les propos d’un homme qui à ce stade du film a abandonné tout espoir. Au final, ce classique des séances tardives et des soirées VHS des années 80 n’a rien perdu de son impact aussi, et tient même étonnamment la route comparé à bien des films qui s’en sont inspiré durant la décennie suivante. |