| Après « Chasse à l’homme » et « Les Bourreaux meurent aussi », « Espions sur la Tamise » constitue le troisième film de propagande antinazi consécutif réalisé par Fritz Lang, qui n’a de cesse depuis son exil aux Etats-Unis d’œuvrer à la prise de conscience collective. Rétrospectivement, le cinéaste reniera en partie ce film produit dans des circonstances houleuses : les droits du roman de Graham Greene avaient déjà été achetés par la Paramount et, exceptionnellement, Lang ne négocia pas directement avec la production. Son agent négligea alors une clause contractuelle fondamentale permettant au cinéaste d’apporter des modifications au scénario. Il se trouve que le producteur du film, Seton Miller, en était également le scénariste, et qu’il refusa toutes les modifications proposées par Lang. Pour autant, tout en subissant la contrainte de son scénariste-producteur, le cinéaste parvient régulièrement à insuffler sa propre personnalité à un film très "langien", dans la caractérisation de ses personnages comme dans ses nœuds dramatiques ou son esthétique. Il est ainsi passionnant de voir à quel point Lang s’approprie la scène matricielle de la fête foraine, celle d’où part toute l’intrigue, en y insufflant des références à son univers : le ballon qui arrive dans les mains de Neale représente ainsi une référence directe à « M le Maudit », ce qui aide à accentuer le trouble autour de ce personnage principal, dont seules les faces inquiétantes nous sont jusqu’alors montrées. S’ensuit une scène chez une voyante de pacotille qui n’a pas le droit de prédire l’avenir mais peut parler du passé (!) ou l’apparition d’un faux aveugle que l’on croirait tout droit sortis de « Mabuse ». La mise en scène de Lang tend alors vers un expressionnisme burlesque, dont l’apogée est cette séance de spiritisme baignant dans une atmosphère assez fantastique, proche du rêve ou de l’hallucination (on peut d’ailleurs se demander, un temps, si tout le film n’est pas un fantasme, le fruit de l’imagination délirante d’un aliéné à peine sorti de son institut psychiatrique). Malgré tout, cette dimension onirique - voire loufoque - fait autant la spécificité du film qu’elle n’en impose ses limites en termes de noirceur, de suspense ou simplement d’efficacité dramaturgique : une fois le personnage principal débarrassé de cette ambiguïté initiale mentionnée précédemment, une fois plaquée de façon un peu artificielle l’amourette indispensable, une fois les préoccupations de Neale recentrées sur l’identification et le démantèlement du réseau terroriste, on sent Fritz Lang sensiblement moins investi par cette trame, qui rappelons-le, ne lui était pas personnelle. Bien que plusieurs séquences viennent ponctuellement rappeler l’immense maestria du cinéaste (la recherche du gâteau, le coup de feu à travers la porte ou la scène du salon de couture…), le film s’achève qui plus est sur un épilogue anecdotique – avec une toute dernière séquence totalement ratée, rajout manifeste de la production pour insister de manière abrupte sur le dénouement heureux. Il serait toutefois injuste de borner son jugement à cette fin pour réduire « Espions sur la Tamise » à un simple exercice de style : ne boudons pas notre plaisir face à ce film atypique, qui alterne les tons et les registres avec une élégance indéniable. |