| Après le passage à tabac d'Abdel par des flics, une banlieue s'embrase. Au cours d'une nuit marquée par des émeutes, Vinz (Vincent Cassel) ramasse un Smith & Wesson perdu par un policier. Saïd (Saïd Taghmaoui) et Hubert (Hubert Kundé) ne le lâchent plus d'une semelle, tant ils sentent que leur ami est au bord de l'explosion. Il s'est juré de tuer un flic si Abdel meurt de ses blessures. Kassovitz suit le trio entre la banlieue et Paris, dans les rues, le métro. Il nous montre ces jeunes qui errent, qui n'ont plus d'attaches. Ils vivent là où ils sont, sans conscience d'un ailleurs. Ils vivent dans le temps présent, sans futur, sans images du passé. En groupes, ils sont toujours seuls. Ces jeunes sont en face d'une autre entité, les flics, nous. Un groupe certainement aussi isolé, coupé de l'autre, du monde, mais qui fait corps et se pose comme le centre autour duquel gravite cet étranger qu'est le jeune de banlieue. Mais ce qui intéresse Kassovitz, ce n'est pas tant la différence que le même. La dernière scène mettant en présence un flic et un jeune face à face, se braquant l'un l'autre, avec ce coup de feu qui part dans le noir, ne dit rien d'autre. Kassovitz ne réalise pas un film programmatique, porteur d'un discours livré clé en main. Il n'est pas éducateur social mais cinéaste. Il troue son film de moments surréalistes, décalés. Il déjoue nos attentes en étirant certaines scènes, en ne se pliant pas à la seule temporalité de l'efficacité dramatique. Mais dans un même temps, il est parfaitement conscient de ses effets, de son style, sait mener son récit avec ce qu'il faut de précision pour tenir le spectateur en haleine de la première à la dernière minute Il fait du cinéma, façon pour lui de renvoyer dans leurs poubelles tous ces reportages télé qui font leur choux gras des émeutes des banlieues, de se rapproprier par le cinéma ce sujet confisqué par les médias Il s'inspire de l'émission 24 heures de Canal +, en en reprenant les codes (l'heure qui s'affiche à intervalle régulier, l'action resserrée sur 24 heures) pour rapidement imposer son regard, son style. Kassovitz montre ainsi que tous ces reportages qui singent le cinéma (on commence alors à ajouter à tour de bras musiques et effets de montage au JT) ne sont que de la fiction. Au même titre que son film. Mais de la fiction bas de gamme, racoleuse. Ce dont Kassovitz est pleinement conscient, c'est qu'à partir du moment où on décide de faire un film sur la banlieue, on franchit la barrière, on est un « traître ». On n'est plus dans le réel mais dans le domaine du cinéma. Réaliser un film sur la banlieue, ce n'est pas faire la révolution, c'est être dans l'industrie du film. Du coup, Kassovitz assume son statut de réalisateur, a pleinement conscience d'esthétiser les choses. Parfois même trop, comme ces travellings superflus ou des effets faciles qui pénalisent certaines scènes. Ce qui importe ensuite, c'est la justesse du regard, que la mise en scène soit au service du film, qu'elle ait une éthique. Et, de ce point de vue là, Kassovitz remplit son contrat. La stylisation nous donne ce sentiment qu'ont les héros du film d'être « enfermés dehors » (pour paraphraser l'un des personnages). La caméra qui survole la cité ouvre cet espace clôt tout en nous faisant sentir physiquement les frontières de ce « monde bulle ». Il évite la facilité, place son regard (du moins essaye, il y a parfois des glissements malheureux) depuis le personnage le plus détaché de l'action (Hubert), ce qui lui permet d'avoir un recul par rapport à son sujet. Il évacue la musique pour éviter un côté trop dirigiste, préférant travailler en profondeur sa bande sonore pour créer cet environnement urbain qui dès les premières images nous saisit. La perfection de l'interprétation et la qualité d'écoute du cinéaste (magistrale utilisation de la langue) le disputent à une mise en scène qui sait constamment utiliser des références cinéphiles (Scorsese, Spike Lee et John Woo pour faire vite) pour offrir un regard personnel et une approche pertinente d'un sujet éminemment casse gueule. « La Haine » demeure aujourd'hui encore l'une des œuvres les plus détonantes du cinéma français des années 90. |