| 24 Février 1945. A l'issue d'un intense conflit avec les forces japonaises, les Marines prennent possession du mont Suribachi sur l'Île d'Iwo Jima. Joe Rosenthal immortalise cet instant en photographiant un groupe de soldats hissant le drapeau américain. Ce cliché va faire le tour de la planète et trois de ces Marines, rapatriés au pays, sont sommés par le gouvernement Roosevelt d'accompagner une série de cérémonies à leur gloire. Mais le doute et la culpabilité les étreignent alors qu'ils doivent endosser le rôle de héros et taire la vérité sur la fabrication de cette image. « Flags of Our Fathers » est la première partie d'un diptyque consacré au célèbre combat d'Iwo Jima. « Letters from Iwo Jima » étant le versant de l'histoire vécue du point de vue japonais, « Mémoires de nos pères » est fort logiquement consacré au point de vue américain. Mais offrir un film à chaque partie ne signifie pas traitement égal. Ainsi, lorsque Eastwood plante sa caméra du côté japonais, il s'écarte des clichés habituels du combattant sanguinaire pour proposer une vision sensible et humaniste d'un peuple emporté par la folie guerrière de ses dirigeants militaires. Mais lorsqu'il filme depuis le point de vue Américain, il ne s'intéresse pas tant au conflit en lui-même qu'à la manipulation médiatique opérée par le gouvernement Roosevelt. C'est d'ailleurs ce qui rend ce premier volet bien plus profond et passionnant que « Lettres d'Iwo Jima », film courageux, humaniste et sincère mais qui se trouve limité justement par cette unique approche. L'histoire d'Iwo Jima, lorsqu'elle est racontée depuis le côté japonais, est utilisée par Eastwood pour en appeler à une compréhension mutuelle, pour sortir des clichés. Mais sise du côté américain, elle ne peut avoir les mêmes échos humanistes. Se limiter au conflit n'aurait alors guère offert d'intérêt et cette partie n'aurait été que le contrepoint nécessaire au deuxième volet qui serait alors devenu le cœur essentiel du projet. Or, la grande force d'Eastwood et de son scénariste Paul Haggis (qui adapte ici un roman de James Bradley, fils d'un des témoins), c'est d'utiliser un élément de l'histoire de la prise de cette île pour ouvrir son sujet sur une admirable réflexion sur le statut des images dans la constitution de l'Amérique. On passera donc très (trop) rapidement sur la reconstitution du conflit (vingt minutes très impressionnantes, menées de main de maître par un réalisateur de 78 ans qui a de quoi en remontrer à tous les jeunes cinéastes en terme de gestion de l'espace, de découpage, de composition des plans...) pour s'intéresser, comme le film le fait, sur ce qu'elle dit de l'Amérique. Ils partent donc de la photographie de Joe Rosenthal, un cliché devenu rapidement une icône et utilisé comme un moyen de mobiliser le peuple et de le convaincre du bien fondé de la Guerre du Pacifique. Cette image symbole de l'Amérique prenant pied au Japon va ainsi servir à lever des bons du Trésor pour soutenir l'effort de guerre. Une série de grandes manifestations est ainsi organisée à travers le pays, et trois des soldats présents sur le cliché doivent valider par leur présence l'exactitude du cliché, que la réalité des faits ne peut que remettre en cause. A la manière d'une enquête, Haggis et Eastwood questionnent la fabrication de cette image symbolique et suivent les tourments de ces trois soldats qui ne s'estiment n'être en rien des héros et qui doivent, au nom de l'intérêt commun, enfiler cet costume trop large pour eux. En creusant le sujet, « Mémoires de nos pères » montre comment ces soldats se sont trouvés obligés de valider cette transformation de la réalité en mythe, et comment dès lors ils vivent cette falsification de l'histoire alors que les camarades sont toujours sur le terrain. A-t-on le droit moral de transformer l'histoire pour des intérêts supérieurs ? Un mensonge orchestré peut-il être excusé par la nécessité de voir une pays se rassembler autour d'une cause ? Eastwood et Haggis interrogent cette Amérique qui n'a cessée de se bâtir sur des icônes, des mythes. Ils prennent en quelque sorte le contrepied de « L'Homme qui tua Liberty Valence » et arrivent à la conclusion inverse de John Ford qui pensait que la fictionalisation de l'histoire était l'un des fondements nécessaires de la communauté américaine. En reprenant une construction chère à Eastwood (les différentes strates de temps, le présent mis en regard avec une histoire passée), « Mémoires de nos pères », œuvre d'une incroyable richesse, parle aussi de filiation, de ce que laissent en héritage nos aïeuls et du nécessaire questionnement de cet héritage. A ranger définitivement parmi les plus grandes réussites de l'un des plus grands cinéastes américains. |