| On n’avait plus eu de nouvelles de Jerzy Skolimowski depuis son adaptation de « Ferdydurke » en 1991. Une expérience unaminement désastreuse qui avait poussé le cinéaste à s’éloigner du monde du cinéma pour se consacrer à la peinture. Il revient après dix-sept ans d’absence sur les écrans avec ce fabuleux « Quatre nuit avec Anna », un retour en force qui nous montre de la plus belle manière qu’à soixante-dix ans, le réalisateur de « Deep End », « Le Cri du sorcier » et « Travail au noir » n’a rien perdu de son talent. Co-écrit avec sa productrice Eva Piaskowska, il revient en Pologne tourner ce film, pays qu’il a quitté en 1967 après y avoir signé « Haut les mains », une satire forcenée qui l’avait conduit à l’exil. C’est une manière pour lui de se ressourcer, de remonter le fil de son œuvre et de s’affranchir du modèle hollywoodien qui l’a petit à petit corrompu, qui a détruit à petit feu sa fougue créatrice. « Quatre nuits avec Anna » est un film unique et étonnant sur l'amour fou. Leon Okrasa, un incinérateur de cadavres un peu benêt, n’a d’yeux que pour Anna, une infirmière dont les formes généreuses réveillent en lui d’insoupçonnés désirs de chair. Car derrière sa démarche gourde, ses gestes ralentis, on n’imagine pas un être aimant, porté sur la sensualité. Cet amour pour Anna s’est éveillé le jour où il a assisté à son viol. Appréhendé par la police, il n’a pas su se défendre, s’expliquer et a purgé une longue peine de prison pour ce crime qu’il n’a pas commis. A sa sortie, toujours fasciné par l’image d’Anna mais incapable de l’approcher, il se glisse la nuit dans sa chambre et l’entoure d’attentions secrètes. Leon s’invente chaque nuit une histoire d’amour, vit dans son fantasme, se régale des odeurs, de la peau, entoure la belle endormie d’attentions. Ces quatre nuits sont d’une incroyable sensualité, d’une exquise sensibilité. Poétiques, fantastiques, elles sont un royaume dédié à l’imaginaire, refuge onctueux alors que dehors il n’y a que grisaille, pauvreté, murs décrépis, rivière charriant des carcasses animales, usines désaffectées et, pour Leon, brimades et humiliations pour sa lourdeur et son statut d'ancien taulard. La photographie, splendide, joue sur le côté secret des images (la nuit, les silhouettes qui se fondent dans les ombres), prolongeant à l'écran l'opacité du monde dans lequel évolue Leon. Des touches de chair claires illuminent la nuit des images, petits îlots qui permettent à Leon de ne pas se noyer dans le sordide de son existence. Construction du récit, utilisation brillante des flashbacks, admirable travail sur les sons... tout participe à la mise en place d'un univers brumeux, ambivalent, déroutant. C'est l'univers de Leon, qui fonctionne sur de tout autres repères que les nôtres, un univers percé de fulgurances poétiques, de beautés qui se glissent dans les détails, de signes, d'éclats de pure sensualité. La musique de Michael Lorenc et le montage syncopé du film rythment les battements de nos cœurs alors que l'on s'enfonce dans l'univers de Leon. On retient son souffle, on est engourdis, inquiets, les sens en éveil de la première à la dernière minute de cette œuvre hypnotique et envoûtante. Skolimowski nous offre un film unique, désespéré, émouvant, drôle et poétique. C’est absurde, de cet absurde qui mêle le tragique et le comique dans un même élan, qui frôle parfois le surréalisme. C’est aussi profondément troublant et dérangeant, Skolimowski refusant toute facilité, préférant travailler sur l’ambigu, sur l’ambivalence de son personnage et de son histoire. Rien n’est offert dans ce film, et pourtant il se déroule d'une manière limpide. Il nous absorbe, nous transporte, et l’on en sort transis, médusés par tant de grâce et de tourment mêlés. |