| Terry McCaleb est un profiler à la retraite. Ses derniers grands faits d'armes - même s'il reste sur une terrible déconvenue pour avoir laissé échapper l'une de ses proies - l'ont épuisé physiquement au point de le forcer à recourir à la chirurgie cardiaque. En effet, McCaleb doit sa survie à une transplantation du cœur et mène depuis une vie tranquille et oisive sur son bateau logement amarré dans un petit port de Los Angeles, entouré de pêcheurs et de voisins bohèmes. Un jour, il reçoit la visite d'une femme, Graciela Rivers, qui lui révèle que le cœur de sa sœur brutalement assassinée s'est retrouvé dans son corps. Elle demande à McCaleb d'enquêter sur les circonstances de ce crime et de retrouver l'assassin. McCaleb, qui se sent redevable envers la jeune femme - d'où la "créance" du titre français - accepte et reprend du service. Résolument, mais avec difficulté en raison de sa fragilité cardiaque et d'un manque de souffle handicapant, l'ex-agent du FBI remonte peu à peu les traces du tueur qu'il soupçonne d'être un serial killer qu'il n'avait pu arrêter lorsqu'il était en fonction. A l'annonce du projet, l'association entre le romancier Michael Connelly, le scénariste Brian Helgeland ("Chevalier", "Payback") et l'acteur-producteur-réalisateur Clint Eastwood promettait de faire des étincelles. Du moins sur le papier. Car hélas, à l'écran, le résultat est plutôt proche du pétard mouillé. Pourtant Terrell McCaleb, l'un des protagonistes récurrents de Connelly et héros de trois romans de l'auteur (de 1998 à 2004), était un personnage tout trouvé pour Eastwood afin de lui permettre de creuser encore plus avant ce même sillon passionnant de l'essoufflement du héros. Le cinéaste pousse ici cette thématique à l'extrême en faisant de ce dernier un véritable malade chronique, qui plus est fragilisé au niveau de son organe principal, symbole de vie par excellence. La mythologie eastwoodienne en prend donc un sacré coup au grand ravissement du fidèle spectateur. Et il faut avouer que la première partie de "Créance de sang" fonctionne assez bien. Sur un rythme nonchalant, baigné dans les compositions jazzy de Lennie Niehaus, Clint Eastwood se filme en train de promener sa grande carcasse de retraité en attente d'un second souffle. Ce sont les meilleurs moments du film : le personnage sort de sa léthargie, retrouve du punch, s'en va aider son prochain à sa manière (bref, en jouant des coudes et en sortant son fusil à canon scié), "renaît à la vie" pour ainsi dire. Et le film de faire preuve d'humour par la même occasion, de même qu'Eastwood nous ressert son discours sur l'individualisme comme soutien et ciment de la communauté (une thématique complexe et contradictoire, bien mieux développée et transfigurée dans ses autres réalisations, cela va sans dire). Puis, à l'image de son héros, "Blood Work" devient poussif et les ficelles de son scénario jaillissent telles les quelques séquences d'action d'un film qui part un peu en roue libre. On s'en voudrait même de trouver Eastwood pataud et parfois à côté de la plaque quand on voit clairement sa doublure le remplacer, tel Leslie Nielsen / Frank Drebin dans les aventures rocambolesques du flic le plus incompétent du cinéma créé par le trio ZAZ. Quant à la résolution de l'énigme et de l'identité du serial killer, à moins de s'être assoupi pendant la projection, on l'aura devinée bien avant un final avouons-le peu digne d'un thriller "made in Eastwood". Il n'en reste pas moins que voir et revoir un Clint toujours aussi charismatique continue de procurer certain plaisir, de même qu'on peut apprécier la présence à ses côtés de comédiens sympathiques comme Jeff Daniels et Anjelica Huston (tiens donc, au passage la fille du cinéaste pour lequel les thèmes de l'échec, de la quête impossible et du déclin des héros étaient essentiels). On pourra également admirer le classicisme bon teint du Eastwood cinéaste, en mode mineur toutefois et parfois même chaussé de pantoufles. En conclusion, pour véritablement profiter du traitement de faveur apporté par Clint Eastwood à son personnage/double de héros vieillissant, et d'icône américaine minée par ses contradictions mais porteur d'un certain messianisme et légataire de certaines valeurs humanistes, il faudra oublier ce "Créance de sang" bien décevant et se tourner résolument vers le crépusculaire et bouleversant "Gran Torino" (2008). |