| Bien que "In Bruges" soit un premier long métrage de cinéma, et malgré la bonne surprise que fut, en dépit d’une discrète sortie estivale, son beau succès d’estime en France, on ne peut pas dire que Martin McDonagh, le réalisateur, sorte de nulle part : salué dès le milieu des années 90 comme l’un des dramaturges les plus prometteurs de la scène britannique, l’auteur irlandais avait remporté en 2006 l’Oscar du meilleur court métrage pour sa première réalisation, "Six-Shooter". Pour son passage au format long, il suit donc l’escapade brugeoise de deux tueurs à gages, Ray et Ken, en attente d’une mission et qui, dès lors, trompent leur ennui en visitant la cité flamande. Et tandis que l’assez mauvaise campagne promotionnelle jouait la carte de la « comédie policière déjantée » (titre français à l’avenant), le film révèle dans sa première partie une drôle de nature de polar existentiel mélancolique. Car s’il est parfois drôle, souvent bien écrit (parfois presque trop), et percutant quand il le faut, la singularité de "In Bruges" se trouve dans ses creux, là où toute la solitude, la désespérance et l’inadaptation de ses deux protagonistes centraux, et en particulier Ray (Colin Farrell, bluffant), se révèlent enfin. Rongé par la culpabilité, Ray observe Le Jugement dernier de Jérôme Bosch, et c’est presque son propre purgatoire qu’il contemple. Cadre idéal, flamboyant et inquiétant, de cette fable macabre constellée de renvois permanents à la culture catholique (pour autant jamais morale), la ville de Bruges apparaît ici comme un décor magique, surréaliste, où la réalité se déforme et s’altère. Dans une séquence finale cruelle et fantasmagorique, les visions de Ray achèveront de se confondre avec l’imaginaire boschien, comme une porte s’ouvrant vers l’ailleurs. On pourrait éventuellement reprocher au film un goût un peu appuyé pour l’étrangeté facile (le film avait-il besoin de son nain ?), un montage parfois un peu dissolu, des intrigues secondaires dispensables... mais on chérit trop la douce folie de ce film atypique, ses ruptures de ton insolites comme sa ténébreuse irrévérence, pour prendre le risque d’en briser le charme évanescent. Aussi lugubre que réjouissant - et parfois même simultanément ! - "In Bruges" est plus qu’une curiosité : c’est un très beau film. |