| Film après film, les frères Dardenne se construisent un œuvre majeure, d’une cohérence rare au sein du paysage cinématographique international. Si l'on avait pu ponctuellement redouter chez eux le risque de la répétition ou du surplace, "Le Silence de Lorna" vient une nouvelle fois témoigner de leur maîtrise, d’une part en s’inscrivant dans la continuité formelle de leurs travaux précédents, d’autre part en y intégrant de subtiles variations qui en font toute la force. A défaut d'être le film idéal pour découvrir leur art, "Le Silence de Lorna" marque certainement une étape importante de leur carrière, en ce qu’il démontre que leur souci réaliste n’est pas incompatible avec les exigences d’un « genre ». En l’occurrence, "Le Silence de Lorna" est un « film noir social » qui décrit le parcours d’une jeune Albanaise vivant en Belgique, contrainte pour accomplir son modeste rêve (ouvrir un snack avec son compagnon) de se soumettre aux ordres d’une frappe de la pègre liégeoise, Fabio. Celui-ci l’a en effet forcée, afin d’obtenir la nationalité belge, à se marier avec Claudy, un jeune toxico, et cherche désormais à lui faire épouser un mafieux russe prêt à payer une somme importante pour obtenir lui-même la nationalité belge. Et afin que ce deuxième mariage puisse s’effectuer rapidement, Fabio décide d’éliminer Claudy... Comme c’était le cas, par exemple, dans "L’Enfant", "Le Silence de Lorna" s’ancre donc dans une réalité sociale assez sinistre, où un « milieu » sans prestige joue de la vie de paumés pour des clopinettes (revendre un bébé ou tuer un homme n’y coûte « que » 5 000 euros). Mariages blancs, réinsertion, immigration clandestine, "Le Silence de Lorna" brasse un certain nombre de thématiques sociales ou politiques, mais comme toujours chez les frères Dardenne, le cœur du film se trouve avant tout dans ses personnages, et notamment ici celui de Lorna, premier personnage principal féminin adulte de leur filmographie (interprétée par une sacrée découverte, Arta Dobroshi, renversante de fébrilité). Concentrant leur attention sur la multiplication des détails signifiants et la chorégraphie de son corps, les frères Dardenne construisent une figure qui dépasse très vite son apparent archétype (la pauvrette pugnace en quête de rédemption, pour schématiser) pour se révéler d’une grande complexité (toute la partie finale, extrêmement surprenante) et d’une infinie richesse (sa relation à Claudy, notamment, jamais convenue). Par ce travail de redéfinition constante du personnage se révèle surtout la qualité première des frères Dardenne, cette subtilité d’écriture couronnée par un Prix du Scénario cannois on ne peut plus mérité, et qui consiste à suggérer, par vagues, les choses plutôt qu’à jamais les asséner ; à titre d’exemple, "Le Silence de Lorna" se permet à mi-film ainsi une ellipse inouïe de puissance, qui passe à l’écran avec une évidence décuplée par la pudeur. Pour autant, il serait peut-être abusif de prétendre que ces travailleurs invétérés (ne pas se laisser abuser par l’aspect quotidien de leurs films, les frères Dardenne sont de sacrés maniaques, multipliant les prises ou les essais de matériel) signent avec "Le Silence de Lorna" leur chef-d’œuvre : avec cette réussite de plus, leur filmographie ne compte à ce jour que des sommets ! |