| Pour son roman, publié en 1971, William Peter Blatty s’était inspiré d’un fait divers ayant eu lieu à la fin des années 1940 aux Etats-Unis, l’histoire d’un exorcisme pratiqué par un prêtre jésuite sur un adolescent. Les droits de l’œuvre achetés par la Warner, le projet d’adaptation passe entre les mains, notamment, de Stanley Kubrick ou de John Boorman (qui réalisera finalement une suite, "L’Hérétique", très controversée) avant de parvenir à William Friedkin, tout juste couronné du succès de "French Connection". Le film est un immense succès, traumatisant une génération entière de spectateurs, et demeure auréolé aujourd’hui encore d’une aura « culte » qui en altère inévitablement la perception : défendu bec et ongles par ses premiers spectateurs encore frissonnants, le film pourra paraître décevant (voire, osons le mot, ringard) aux jeunes adeptes d’un cinéma horrifique pour lesquels la qualité du genre se mesure au nombre de sursauts et à la qualité des effets visuels. Peut-être, tout simplement, est-il nécessaire de préciser que si "L’Exorciste" fonctionne encore aussi bien plus de trente ans après sa sortie, c’est justement parce qu’il ne doit pas être cantonné à sa seule dimension horrifique, aussi marquante celle-ci puisse-t-elle être - incontestablement, les convulsions de Linda Blair ou les plans subliminaux de Pazuzu font partie des empreintes les plus indélébiles du film dans l’imaginaire cinéphile collectif. En effet, le film de William Friedkin n’est pas tant l’histoire d’un exorcisme (ce n’est d’ailleurs pas son titre) que le récit de deux parcours traumatiques, ceux d’une adolescente et d’un prêtre. Au sein du cadre réaliste que la première partie, très progressive, s’échine à instaurer, l’irruption du fantastique sert moins d’effet de surprise que de révélateur du mal-être profond de ces deux protagonistes échoués : Karras, le prêtre en crise de vocation, illustre la difficile conciliation de la foi et de la raison, le film opposant par ailleurs à plusieurs reprises la rationalité scientifique au mysticisme religieux ; tandis que Regan, la jeune fille, entre dans une période de mutation physique (en l’occurrence outrée...). Il faut souligner le caractère éminemment physiologique des manifestations de la possession pour comprendre cette symbolique de la douleur adolescente, la jeune fille appelant l’attention des adultes face à la transformation et à la sexualisation de son corps. Oui, certes - et malgré un art de l’ambigüité dans lequel Friedkin est passé maître - "L’Exorciste" raconte, fort bien d’ailleurs, une histoire de possession démoniaque. Mais sa richesse et la marque profonde qu’il laisse sur ses spectateurs viennent surtout du trouble et de la détresse de ses deux protagonistes principaux. |