| eXistenZ est certainement le film le plus mésestimé du réalisateur canadien. Premier scénario original depuis Vidéodrome (en 1982), reprenant en apparence les thématiques abordées tout au long de sa carrière (le glissement du réel, la chair et l’esprit), peut-être le film a t-il donné l’impression d’un surplace après le radical Crash et le foisonnant Festin nu. Du Gristle Gun (pistolet d’os tirant des dents) qui rappelle le revolver que James Wood extrayait de son ventre dans Vidéodrome, au Gamepod de chair, lien organique entre une réalité et une autre, prolongement technologique de la machine à écrire de Bill Lee dans Le Festin nu, c’est toute une imagerie purement estampillée Cronenberg que l’on retrouve ici. eXistenZ est aussi une nouvelle variation sur la capacité de transformation du réel qui, de M. Butterfly où Jeremy Irons par la seule force de l’amour pliait la perception du monde à son désir, au Festin nu où William Burroughs modifiait le réel par la drogue et la puissance de la création artistique, hante l’œuvre du cinéaste. Cronenberg explore ici le pouvoir propre au cinéma en le transposant au monde du jeu vidéo. Les amateurs du cinéaste ont également rejeté en masse une facture jugée trop lisse, bien éloignée de l’aspect brut et rêche de Chromosome 3 ou de Scanners. Cronenberg n’a pourtant jamais cessé, avec l’aide de ses collaborateurs attitrés (sa sœur Denise aux costumes, Peter Suschitzky à la photo, les décors de Carol Spier, le montage signé Ronald Sanders et la musique d’Howard Shore), de faire évoluer son cinéma. eXistenZ est, visuellement, d’une beauté sidérante. Il n’est qu’à contempler cette longue scène de nuit où Ted Pikull et Allegra Geller (toujours ce génie de Cronenberg pour les patronymes) parcourent en voiture des routes désertes de campagne : nuit américaine, rétroprojection, des techniques ancestrales qui bien sûr ravivent le fantôme d’Hitchcock (un couple innocent en fuite), mais que Cronenberg utilise d’une manière si particulière qu’au-delà de l’aspect purement sensitif de la scène, il l’ancre dans le réel en donnant une place inédite aux paysages qui défilent derrière le véhicule. Malgré son sujet (les jeux vidéo, les mondes virtuels), Cronenberg ne fait appel à aucune technique de pointe, se contentant de quelques créatures en animatronic en guise de bestiaire fantastique (des amphibiens mutants, cousins des Mungwup du Festin nu). Rejetant toute l’imagerie traditionnelle des jeux vidéo et des images de synthèse (toute trace de technologie a quasi disparu : nul écran, nul portable, nul ordinateur), Cronenberg ne compte que sur les vertus de la mise en scène et du montage pour faire passer le spectateur d’une réalité à une autre. Peu d’artifices mais de simples champs / contrechamps, un regard qui raccorde sur un monde subrepticement transformé. Le cinéaste nous transporte en douceur dans les mondes virtuels, jouant sur l’ambiance, sur de délicates variations du réel, aiguisant nos sens. eXistenz a également certainement souffert d’une perception faussée de son thème principal, associant les idées de Cronenberg à celles véhiculées par le groupement anti-virtuel du film, voyant dans cette œuvre une critique des jeux vidéo et de ses prétendues dérives. Or il est évident à la vision du film, et des affirmations d’un Cronenberg qui donne comme source à cette œuvre la fatwa dont est victime Salman Rushdie, que le discours du cinéaste dénonce les tentatives des extrémistes de tout poil à museler la liberté d’expression et de création. Le cinéaste stigmatise ces groupes réactionnaires portés par le besoin de censure, qui prennent là le jeu vidéo, ici le cinéma, comme source de tous les maux. Ou encore les groupements religieux qui voient dans toute réappropriation et représentation du monde un blasphème. Malgré ce discours politique, eXistenZ demeure le film le plus ludique de son auteur. Bourré d’humour et de visions décalées, c’est une sorte de film somme où les thématiques inhérentes à l’œuvre du cinéaste sont portées par un plaisir de cinéma de chaque instant. |