| Martin est un jeune homme de 17 ans. Recueilli par son oncle Cuda à Braddock en Pennsylvanie, il est rapidement mis en garde par son tuteur : Martin est un Nosferatu, un vampire âgé de 84 ans, et Cuda doit sauver son âme avant de détruire son enveloppe terrestre. Des meurtres perpétrés par Martin semblent donner raison à son oncle, meurtres au cours desquels Martin boit le sang de ses victimes mais où aucun pouvoir fantastique ne transparaît. Alors Martin : vampire moderne ? fantasme d’une communauté intégriste ? tueur en série ? Romero n’explicite pas les doutes semés par son intrigue et rien n’interdit d’imaginer que Martin est bel et bien un Nosferatu. Le réalisateur n’assène pas sa vision et laisse le champ libre à l’interprétation, comme ailleurs il refuse d’expliquer la raison de la présence sur terre des morts vivants (juste un laconique : « quand il n’y a plus de place en enfer, les morts reviennent sur terre ») ou le pourquoi de la disparition d’un visage (« Bruiser »). C’est que l’aspect fantastique de ces œuvres n’est que l’émanation de sentiments humains (la frustration dans « Bruiser » ou « Season of the Witches ») ou allégorie d’une société que Romero se plaît à disséquer (le quatuor des morts vivants). Que Martin soit un vampire ou non, il est de toute manière isolé comme nombre d’adolescent de son âge, vit les mêmes frustrations. Que Martin soit un vampire ou non, le fait est qu’il tue. Romero observe son héros en multipliant les pistes pour s’en approcher, montrant par là qu’une psychose destructrice est le fruit de nombreux éléments (frustration sexuelle, impuissance, crise d’identité, environnement familial et aliénation sociale…) mais n’est surtout pas réductible à un seul élément : « tu es mauvais, tu es un vampire ». Cette fixation de l’oncle Cuda sur le Nosferatu est la critique virulente d’une vision manichéenne du monde, religieuse et rétrograde. Romero a toujours vu le cinéma fantastique dans lequel il œuvre comme un genre subversif, un moyen extraordinaire de faire des films incisifs sur les dérives du monde et sur la noirceur de la nature humaine. Si les amateurs de fantastique trouvent leur compte (certes à des degrés divers de réussite et d’intensité) en scènes sanglantes et en terreur dans la série de films qui a précédé Martin (« Night of the Living Dead », « The Crazies », « Season of the Witch ») ce dernier ne fait pas exception à la règle et est un spectacle particulièrement éprouvant pour les nerfs. Si désormais il est convenu que Romero montre l’homme, ses déviances, ses angoisses par le prisme du fantastique, c’était loin d’être le cas il y a encore quelques années. Et cette doxa critique ne doit pas à son tour éclipser le côté spectaculaire du cinéma de Romero, cinéaste qui est tout autant le fruit de la culture populaire des 50’s et de la contestation des 60’s. « Martin » est en parfait équilibre entre ses deux rivages, les scènes réellement tétanisantes, effrayantes (l’agression d’un couple est un autre sommet) ponctuent une narration qui s ‘écoule au rythme mélancolique d’un quotidien saisi dans sa simplicité. Rares sont les films qui parviennent à faire se côtoyer parfaitement ces deux facettes (« Season of the Witch » peut à cet égard être vu comme un brouillon de « Martin »), à injecter aussi précisément l’horreur dans le quotidien, ou plutôt à les joindre intimement. Le film a un ton très naturaliste. « Martin » est l’un des meilleurs film de George A. Romero, en tout cas son œuvre la plus belle et la plus triste. |