| Le principe d’une fiction dans laquelle les chansons des Beatles font office de dialogues ou de nœuds dramatiques a beau – en tout cas pour le « fabfourophile » - être sur le papier particulièrement excitant, il s’agit cinématographiquement d’un exemple typique de fausse bonne idée. Parmi les innombrables écueils d’un tel projet, la question même de « l’illustration narrative » de certaines des chansons les plus connues de la pop mondiale représentait une impossible gageure, un défi insurmontable auquel la passionnante Julie Taymor s’est pourtant confrontée… avec un succès inespéré ! La première réussite du film tient au parti-pris futé consistant à éviter l’accumulation des standards les plus usés pour se concentrer, à quelques exceptions près, sur des morceaux moins connus issus des quatre derniers albums du groupe, un peu moins formatés au son généralement attribué à la caricature du groupe. Les spécialistes seront comblés, tant il s’agit créativement de la période la plus inspirée du groupe, tandis que les profanes pourraient être surpris d’y découvrir quelques pépites (mêmes si les instrumentations sont inégales). Deuxièmement, le film offre une espèce de jeu de piste consistant à deviner non seulement quelle sera la chanson suivante (avec des ellipses : un personnage sensuel s’appelle Sadie sans que Sexy Sadie ne soit jouée) mais aussi avec quelle signification : en effet, Across the universe restitue l’esprit de la fin des années 60 aux Etats-Unis et en Angleterre, tant socialement que politiquement et les chansons des Beatles sont donc utilisées comme des instantanés dans le parcours des personnages. L’exemple I want you (She’s so heavy) est emblématique : ce morceau entêtant de l'album Abbey Road dont le sens demeure abscons renvoie ici à l’aliénante politique d’enrôlement forcé des jeunes américains dans le conflit vietnamien ; ce faisant, la chanson, déjà remarquable, enrichit sa force mélodique d’une résonance sociale comme émotionnelle. Engagement politique, flower-power, amours changeantes, dépendance à la drogue, fougue libertaire et désenchantement social, tous les ingrédients des sixties sont brassés dans un film à la narration décousue (donc hétérogène) mais maîtrisée, marqué par une forme de naïveté touchante. Mais si nous recommandons aussi chaudement Across the universe à tous, y compris ceux que les chansons des Beatles laissent froids (les pauvres), c’est surtout parce que le film est une splendeur, un enchantement, surprise qui n’en est pas une avec le nom de Julie Taymor à la réalisation. La carrière de la réalisatrice s’était jusqu’alors partagée entre les plateaux de cinéma (un impressionnant Titus, un renversant Frida) et les planches de Broadway (une adaptation scénique du Roi Lion), révélant dans chacun de ses travaux une indéniable ambition formelle. Point de convergence de ses intérêts cinématographiques et musicaux, Across the universe confirme cette caractéristique, ce sens de la prise de risques esthétique qui rend son travail si étonnant et si attachant. Tout sauf formellement fade, Across the universe est un film du genre « ça passe ou ça casse », qui pourra combler, dérouter ou même agacer. Personnellement, l’exigence et l’audace salutaires dont fait preuve la réalisatrice nous invitent à passer outre les séquences les moins inspirées (il y en a, indéniablement), pour exprimer avec enthousiasme et véhémence un véritable émoi face à d’autres, absolument magiques : des élans psychés d’I’ve just seen a face ou de I am the walrus à la gravité obsédante de Strawberry Fields Forever ou d’I want you, en passant par l’enchaînement surréalistico-poético-loufoque de For the benefit of Mister Kite et de Because (peut-être le meilleur moment du film), on ne compte plus les fulgurances d’une cinéaste aussi habile dans la composition picturale de ses plans que dans sa captation subtile du mouvement, de l’esprit d’une époque. Tout en ayant conscience qu’il serait exagéré de prétendre qu’Across the universe est un film génial, la jubilation éprouvée à sa vision nous invite à lâcher le mot. Et tant pis pour ceux qui y bouderont leur plaisir, mais tant mieux, surtout, pour ceux qui y éprouveront une joie similaire. |