| Londres 1938. Son oncle, plombier, étant dans l’impossibilité de se rendre au domicile de Hilary Ames, la jeune, naïve et pétulante Cluny Brown (Jennifer Jones) se présente à sa place pour déboucher un évier. Elle y fait la connaissance du séduisant Adam Belinski (Charles Boyer), pique-assiette et philosophe, fraîchement émigré de sa Tchécoslovaquie natale pour se mettre hors de portée du régime nazi dont il s’est fait un ennemi. L'oncle Arn, mécontent des initiatives déplacées de sa nièce, la fait engager en tant que domestique par Lord et Lady Carmel, propriétaires d’un beau manoir à la campagne. Malgré son désir de bien faire, Cluny a beaucoup de mal à supporter la tutelle du majordome et de la gouvernante. Elle voit donc avec un immense plaisir l’arrivée d’un nouvel invité chez les Carmel en la personne du même Adam Belinski rencontré précédemment, qu'Andrew Carmel (Peter Lawford) a décidé de ‘cacher’ dans le manoir de ses parents... Celui qui découvre « La Folle ingénue » après avoir vu les autres célèbres comédies du réalisateur pourra être décontenancé car cet ultime film du cinéaste ne ressemble plus beaucoup à ce qu’il a eu l’habitude de nous livrer auparavant. La "Lubitsch touch" pétillante, légère, pleine de vivacité, basée à la fois sur un art parfaitement consommé de l’ellipse et sur des intrigues rigoureuses et magistralement millimétrées, ne se retrouve plus guère ici. Au premier abord, on pourra aussi le trouver moins alerte, moins brillant, beaucoup plus terne ; et le terme de "champagne", appliqué à la plupart de ses comédies n’a plus lieu d’être. Point non plus d’émotion comme dans “ The shop around the corner”. Ce qui n’empêche pas « Cluny Brown » d’être une merveille, bien au contraire. Sa réussite est d’autant plus grande et la maîtrise du récit par Lubitsch d’autant plus étonnante que le film ne repose presque uniquement que sur du vide : aucune véritable progression dramatique, pas de suspense, très peu de quiproquos, pas de rythme échevelé ni de décors extravagants ou luxueux permettant aux techniciens de pouvoir briller… Alors pourquoi si drôle ? Car les dialogues éblouissants d’intelligence et de drôlerie, à la limite parfois du "nonsensique" et du surréalisme, sont débités sur un ton le plus sérieux du monde par absolument tous les protagonistes. C’est ce décalage qui donne toute sa saveur à ce film totalement atypique qui pourrait s’apparenter de loin à l’humour british qui fleurira dans les années 50 dans les films du studio Ealing. « La Folle ingénue » est à la fois, dans le style, le film le plus détendu du cinéaste tout en étant, dans le ton, de loin le plus sarcastique : un mélange assez étrange qui est à l’origine de toute sa richesse sous-jacente... Lubitsch dissèque la sottise de la société anglaise, et surtout son état d’esprit, avec une vigueur et un ravissement assez jouissifs. Nous assistons à un véritable jeu de massacre, le personnage joué par Charles Boyer venant dérégler cette société de l’intérieur : il ne fait aucun mal à ses membres mais révèle à sa protégée (Cluny Brown) et par la même occasion, aux spectateurs, l’espèce de chape de plomb qui s’est abattue sur toutes les classes sociales ; et c’est là que le film de Lubitsch démontre toute sa modernité. Il place la bourgeoisie, l’aristocratie et la classe laborieuse au même niveau. L’observation sociale cinglante de Lubitsch atteint ici un niveau de maîtrise assez étonnante. Pour ce faire, Lubitsch n’a mis en avant aucun personnage, pas même ceux interprétés par Jennifer Jones et Charles Boyer. Si ce sont les principaux protagonistes et ceux qui échappent le plus aux moqueries du cinéaste, ils n’en sont pas épargnés pour autant. Le casting pour tous les seconds rôles est absolument admirable et tous se doivent d’être cités tellement ils interprètent à merveille une bien belle brochette d’imbéciles. Alors que le ton et le style de « Cluny Brown » n’ont que peu de points communs avec les autres comédies de Lubitsch, le final est un retour aux sources et termine la filmographie du réalisateur sur un exemple parfait de la quintessence de ce que l’on eu coutume de nommer "la Lubitsch touch" : la boucle est bouclée et l’œuvre du cinéaste se clôt de manière exemplaire. |