| On ne reviendra pas sur le meurtre sordide d’Elizabeth Short en 1947, rebaptisée le Dahlia noir, ni sur l’œuvre fondamentale que James Ellroy a tirée de cette affaire criminelle une quarantaine d’années plus tard. On n’y reviendra pas car De Palma semble porter aussi peu d’intérêt au fait divers qu’à l’œuvre d’Ellroy. Plus bizarrement, il ne profite qu’à peine d’éléments développés par l’écrivain et sur lesquels il aurait pu aisément broder pour faire du film une énième variation sur ses obsessions thématiques et formelles. Non, de Palma signe simplement une œuvre de commande dans l’espoir de redorer un blason bien terni depuis Mission to Mars (à la façon des Incorruptibles en son temps et avec autrement de réussite), tout en prenant soin de ménager les fans de l’œuvre originale et de donner à ses propres thuriféraires de quoi alimenter leur passion. Son adaptation ne fait donc pas l’impasse sur l’univers glauque et sordide décrit par Ellroy, cet Hollywood déliquescent rongé par la pornographie et le crime. Pour l’estampille « film d’auteur », il se ménage quelques signaux facilement identifiables à l’attention des critiques et de ses admirateurs (la plus symptomatique étant les vidéos porno à l’intérieur du film où la voix du réalisateur qui dirige l’actrice est celle de de Palma : bonjour la mise en abîme et la réflexion appuyée sur le voyeurisme...). Sur ces deux aspects, rien donc que de très prévisible. Le seul intérêt (tout relatif) de ce film poussif est ailleurs, dans la façon dont De Palma s’amuse à ressusciter la période de l’âge d’or du cinéma hollywoodien et à rappeler les figures classiques du film noir. Refusant de réactualiser le genre, il en offre au contraire une vision sur papier glacée, froide et comme figée dans le temps : tout est là (les décors, les costumes, les voitures, jusqu’à la façon de tenir une cigarette), offert avec beaucoup de soin, grâce au travail du grand décorateur Dante Ferretti et du non moins talentueux directeur de la photo Vilmos Zsigmond. Tout est là, mais présenté de manière complètement désincarnée. C’est un monde de fantômes que le cinéaste nous propose d’arpenter. Ce qui est très certainement dû à l’incapacité du cinéaste à créer une atmosphère (ce qui reste l’explication la plus plausible) devient, par la grâce de l’indulgence qu’un amateur est prêt à accorder pour un cinéaste de chevet, une approche originale et cohérente d’un genre mort et d’une époque révolue. Comme un maître vaudou faisant marcher un mort, De Palma prend le cadavre du film noir et lui fait faire un nouveau tour de piste. Mais comme le zombie aux yeux caves, le film noir ainsi ressuscité fait peine à voir : il se meut avec difficulté (la paresse du montage, l’ennui qui pointe à chaque scène), ne parvient pas à s’exprimer (le jeu honteux de l’ensemble du casting) et sa froideur n’est plus que l’ombre de la beauté vénéneuse du passé... En traitant une histoire de morts et de crimes au travers d’un genre défunt ramené à la vie mais sans lui pourvoir un soupçon d’âme, en faisant surgir des figures du passé mais sans jamais les incarner (voir l’interprétation pathétique de Josh Hartnett, la fadeur d’Aaron Eckhart et le jeu ultra stéréotypé de Scarlett Johansson), en parcourant des espaces figés qui sont autant de photographies sans profondeur, de Palma fait de son Dahlia noir une œuvre étrange, un véritable film de fantômes, une sorte de version étirée sur deux heures de la photographie des années 30 qui clôt le Shining de Kubrick. Malgré cet aspect, on peut s’ennuyer ferme à la vision d’un film qui reste somme toute cacochyme, et où même les climax visuels que nous offre comme à son habitude de Palma sont loin d'être à la hauteur de ses prouesses habituelles. A conseiller aux fans aveugles (dont je suis) et aux nécrophiles ! |