| Slimane (Habib Boufares) travaille depuis trente-cinq ans sur les chantiers navals de Sète mais, usé, il a de plus en plus de mal à résister à son patron qui le pousse vers la sortie. Il partage sa vie entre son ex-femme, Souad, entourée des enfants, et la patronne d’un hôtel qui vit avec sa fille Rym (inoubliable Hafsia Herzi, une révélation). Motivé par cette dernière, Slimane achète pour une bouchée de pain un bateau en ruine avec la ferme volonté de le retaper et d’ouvrir un restaurant dont la spécialité serait le couscous au poisson de Souad. Kechiche nous plonge sans aucun pathos dans le quotidien de ces prolétaires immigrés du sud de la France. Sa caméra mobile capture les discussions entre ouvriers, les réunions de familles mais, se détachant ainsi radicalement d’un certain cinéma-vérité, prolonge ces scènes jusqu'à ce point fragile où la vie semble d'un coup émerger et envahir l'écran. En allant au-delà de ce qui est habituellement attendu (et admis) en terme de durée, porté par l'implication totale de ses acteurs, Kechiche s’écarte de toute programmation scénaristique à simple visée sociologique pour nous offrir ces scènes où des émotions véritables semblent transparaître du visage et des gestes des acteurs. On pense bien évidemment à Pialat, à Cassavetes et à la comédie italienne, références qui pourraient être écrasantes si Kechiche ne portait une proposition de cinéma éminement personnelle, marquée par la filiation mais dépassant la simple citation. Kechiche est en outre un formidable directeur d’acteurs, et l'on sent une constante attention portée à la constitution d’une troupe qui mêle sans hiérarchie comédiens amateurs et professionnels. Le cinéaste, à l’origine, voulait rendre hommage à son père qui devait tenir le rôle de Slimane. Seulement, après La Faute à Voltaire, c’est L’Esquive qu’il parvient à faire produire et son père décède avant qu'il ne puisse lancer ce projet. C’est finalement un collègue et ami de son père qui incarne à l’écran cet ouvrier qui a travaillé toute sa vie, sans une plainte, avec fierté, pour nourrir sa famille. Cet hommage transparaît dans la manière qu'a Kechiche de filmer ses personnages avec grandeur, avec amour (notamment Hafsia Herzi qui pourrait nous faire dire que les actrices qui illuminent l’écran sont celles dont les cinéastes sont visiblement amoureux). Kechiche préfère rendre compte de l’humanité, de la chaleur humaine, de la solidarité plutôt que du désespoir de la classe ouvrière, se situant à l’opposé en quelque sorte du cinéma des frères Dardenne. Kechiche évoque de manière vibrante les immigrés de la première génération qui ont eu le courage de quitter leur pays, de subir les humiliations, de travailler sans relâche pour offrir un futur à leurs enfants. En retour, il filme la tendresse et le respect des jeunes pour les anciens, qui explose dans cette scène inoubliable de danse du ventre qui est pour Rym l’expression de cet amour qu’elle leur porte. Traversant les générations, il y a le Couscous, symbole important dans la culture maghrébine : c’est le scellement des fêtes, des mariages, des veillées mortuaires, c’est ce qui rassemble et c’est la nourriture du pauvre. Dans le film, Slimane apporte le poisson et Souad prépare la graine car, malgré leur séparation, un lien extrêmement fort existe toujours entre eux. Le titre du film, très beau, évoque aussi deux autres idées : la graine que l’on sème et qui germe dans l’esprit des nouvelles générations (incarnée par Rym) et le mulet, têtu et combatif qui jamais ne fléchit et qui renvoie au personnage de Slimane. Tout n'est qu'affaire de liens dans ce film, entre les personnages, la famille, les amis, les générations, les cultures... liens qui sont tissés par les longs plans séquences que met en place le réalisateur. Et il y a les mots, d’une immense beauté, qui sont comme une traversée de la langue française de Pagnol à Pialat. Chaque parole est belle, évidente, naturelle. La façon de s’exprimer de chacun évoque des mondes singulier : celui des anciens, celui des jeunes, celui des ouvriers d’origine française et celui des prolétaires issus de l’immigration. Kechiche met en avant cette magnifique diversité, cette richesse inépuisable de la langue, la transmission, les échanges, et il semble parfois ne plus filmer que de la circulation de fluides. Au-delà de ce sentiment diffus et difficilement identifiable qu'elle entraîne, la réalisation de Kechiche est aussi brillante et juste lorsqu'il s'agit de filmer l’intimité d’une mère et de sa fille que de créer un suspense réellement haletant avec un service de restaurant. Abdellatif Kechiche a une façon de cadrer qui n’appuie jamais la tristesse ou la joie des personnages, trouvant toujours la juste distance avec les acteurs, évitant tout systématisme pour offrir au contraire un cinéma constamment vivant et sensible. Juste distance qui se retrouve dans le rapport de Kechiche à son histoire, le cinéaste refusant toute formule démagogique, schématique ou facile lorsqu'il évoque le racisme et l’immigration. Il n’est pas question ici de revanche à prendre, de stigmatisation ou d’angélisme. Il est question de simplement donner la parole aux personnages et ce simple geste fait de La Graine et le mulet l’un des plus beaux films politiques qui soit. La Graine et le Mulet est une oeuvre pleine de vitalité, de sensualité, un film ambitieux et profondément populaire, chose malheureusement si rare dans notre cinéma national. |