| Avec ce documentaire fleuve (2h40) Carmen Castillo mêle avec brio son histoire intime, celle d'un pays et la notion même de lutte. La réalisatrice y raconte la vie de son mari, Miguel Enrique, et l'histoire de la résistance chilienne à travers le MIR (Movimiento de la Izquierda revolucionaria), mouvement politique chilien dont il était le responsable. Elle raconte le Chili d'Allende, son accession au pouvoir puis le coup d'état de 1973 au cours duquel il est assassiné. Elle raconte la clandestinité, la traque des membres du MIR par la police de Pinochet. Elle et ses amis sont alors pourchassés, arrêtés ou abattus comme se fut le cas de Miguel Enrique qui trouve la mort en 1974 sous les balles des services secrets. C'était rue Santa Fe, dans la maison de Miguel et Carmen. Blessée, elle échappe à la prison et parvient à être extradée grâce à la complicité de ses amis. Réfugiée depuis lors en France, n'ayant fait que de très courts séjours dans son pays d'origine même depuis la fin du régime de Pinochet, elle trouve enfin le courage de revenir sur les lieux du drame. Rue Santa Fe est un film profondément personnel, un journal intime dans lequel la réalisatrice s'interroge sur la place du survivant et sur la lourde dette envers ceux qui sont morts. La voix de Carmen Castillo qui court tout au long du film, nous marque par sa gravité et sa mélancolie, elle serait presque l'incarnation parfaite de la notion d'exil. Mais la force de Carmen Castillo c'est de se détacher très rapidement de cette douleur, de se faire violence et de s'arracher au seul souvenir de ce drame pour plonger au cœur de l'histoire de son pays et de la lutte d'un peuple. Carmen Castillo est une icône du militantisme, exemplaire par son parcours et par le fait qu'elle soit la veuve d'un célèbre combattant pour la liberté. La mort de son mari lui donne une légitimité que nul n'oserait contester et elle aurait pu se servir de son statut pour imposer un film figé et au discours exemplaire. Or Rue Santa Fe n'est fait que d'interrogations et de doutes. En revenant au Chili, elle se rend compte que ceux qui ont vécu là bas dans l'ombre, qui ont lutté avec leurs faibles moyens ou qui simplement ont survécu à la tyrannie, sont peut être plus méritants que le militant exilé qui remue ciel et terre pour alerter l'opinion publique internationale. Castillo explique la rancœur contre son pays et ses concitoyens qui l'a saisie après son exil, et le film est l'histoire de sa redécouverte du Chili. Elle se réconcilie avec un pays où elle a vue mourir ou disparaître sans laisser de traces la plupart de ses proches. Après avoir vécu dans le rejet de son pays d'origine, toujours conduit selon elle par un gouvernement fasciste directement issu de la junte de Pinochet, elle découvre l'héritage d'Allende, ce que son engagement a semé et qui perdure au cœur du peuple. Elle découvre aussi les jeunes militants chiliens, bien décidés à commémorer l'action du MIR et la lutte de Miguel, mais qui vivent sa présence avec une certaine gêne. L'héritage est dur à porter, ils doivent trouver leur propre voie et Castillo comprend qu'elle doit céder la place, constat fait sans rancœur, simplement avec lucidité. Rue Santa Fe est également un bouleversant questionnement sur l'engagement, la lutte, le sacrifice de soi et celui des autres. Est-ce qu'un combat excuse le fait d'abandonner ses enfants ? Les militants témoignent, parlent de la douleur d'avoir dû se séparer de leurs enfants pour continuer la lutte. Envoyés dans des centres à Cuba, ceux-ci n'étaient pas livrés à eux-mêmed, mais ils ont perdu leurs parents et le film laisse aussi entendre leur ressentiment d'avoir été sacrifiés pour une cause, aussi juste soit-elle. Carmen Castillo évoque les doutes du combattant mais aussi les liens profonds qui soudent un groupe uni dans un même idéal, la façon dont la force du résistant naît de ses compagnons. Elle décortique le phénomène d'exaltation, le sentiment d'appartenance à un clan, la fascination que l'on peut éprouver devant un leader, l'imagerie du martyr... toutes choses qui dépassent le cadre de la lutte militante purement chilienne pour évoquer les mouvements de résistance en général et, plus largement encore, pour questionner le fonctionnement même de nos sociétés. Rue Santa Fe débute sur une histoire on ne peut plus personnelle et, par succession de cercles concentriques, s'ouvre de plus en plus au monde. C'est un journal intime, mais qui épouse cette forme pour mieux s'en détacher, comme pour montrer que l'intime et le général sont inextricablement liés. Renfermée sur elle et son drame au début du film, Castillo s'ouvre peu à peu aux récits des autres. Elle leur cède alors la place, leur donne la parole et leur offre le film. Carmen Castillo n'impose rien, elle doute, s'interroge et cherche dans son entourage des réponses ou des avis contradictoires. C'est toute la force de ce film magnifique qui refuse la muséification, l'hagiographie, et offre une vision vivante, mouvante et complexe de l'histoire. |