| Constance Chatterley (Marina Hands) dépérit dans le grand domaine anglais de son mari Clifford (Hippolyte Girardot), devenu hémiplégique lors d’un combat dans les Flandres pendant la Grande Guerre. Au cours d’une promenade dans les bois, elle s’aventure plus loin qu’à l’accoutumée et tombe sur Parkin (Jean-Louis Coulloch’), le garde-chasse du domaine, faisant sa toilette, torse nu. Troublée, elle s’enfuit mais est dès cet instant irrésistiblement attirée par lui et ne va pas tarder à chercher à le retrouver. Avant cette première rencontre fortuite et les liens profonds qui vont bientôt se tisser entre eux, Constance et Parkin sont chacun enfermés dans leurs rôles. Lui, silencieux, isolé est « l’homme des bois » (sous-titre à la seconde version du roman de Lawrence qui en compte trois). Elle, est la réservée et attentionnée épouse d’un homme riche et physiquement diminué. Elle est à ce moment de sa vie prête à céder aux injonctions de son mari et d’aller en vacances à Menton dans l’idée de trouver un amant dans le beau monde, de se faire enfanter et ainsi de perpétuer la lignée. La rencontre de Constance et Parkin va leur permettre de se découvrir, de se libérer un temps de ces vies toutes tracées, de ces histoires déjà écrites. Constance s’émancipe, incarnant en quelque sorte le siècle qui avance. Lorsqu’elle est avec Parkin, on la redécouvre : elle n’est plus la femme silencieuse, un brin gourde au chevet de son mari, elle est un esprit vif, impertinent. Parkin de son côté quitte son côté bourru et renfermé pour laisser parler sa sensualité, sa personnalité tout en sensibilité que sa mère disait féminine. Constance et Parkin changent en se découvrant l’un l’autre. La question de l’adultère, de la morale, Pascale Ferran n’en a cure. Ce qui l’intéresse c’est de montrer des vies qui se sauvent par l’amour. L’amour comme découverte de territoires nouveaux à arpenter, le territoire qu’est l’autre (son corps, son esprit) mais aussi son propre territoire intérieur. Une histoire de sexe, d’échange et de renaissance. Cette découverte de soi par la découverte de l’autre, Pascale Ferran nous la transmet par les échanges entre les amants, mais aussi en intégrant leur histoire dans la nature environnante. Par les images de son chef opérateur Julien Hirsch et la richesse de la bande sonore, elle nous offre les mouvements de la nature, sa texture changeante au fil des saisons, les sensations qu’elle procure sur les corps, les frémissements du vent. Scènes magiques, panthéistes presque où l’on ressent la félicité, l’harmonie de ces deux êtres qui découvrent leur corps et leur esprit, deux être qui respirent d’un même mouvement partagé avec la nature. La nature c’est aussi un territoire, un espace géographique qui raconte l’histoire de Constance et Parkin. Il y a le château où Constance vit sa vie d’épouse, la forêt comme espace transitoire et la barrière qu’elle franchit pour entrer dans un autre monde, celui de son amour, de son épanouissement. Cette barrière nous fait pénétrer dans une fable, un conte, un voyage intérieur et le film devient dès lors presque mystérieux, onirique. C’est l’une des grandes réussites du film que d’incarner ces questions de territoires. Territoires sociaux bien entendus, Parkin faisant partie de la masse laborieuse, Constance étant elle dans la bourgeoisie minière de la région de Wragby. Mais aussi des territoires que chaque être humain se crée et dans lequel il s’enferme, territoire d’un rôle, d’une vie. L’amour de Constance et Parkin leur permet de s’inventer un nouveau territoire, un monde qu’ils peuvent habiter pleinement et qui leur est propre, un monde qui pourrait être cette forêt, à mi chemin entre le château et la cabane du garde-chasse. Un monde qu’ils construisent d’abord dans le présent de la félicité, puis qu’ils renforcent peu à peu d’histoires passées et de futurs possibles. Les corps sont aussi des territoires à explorer et Ferran nous offre quelques magnifiques scènes de sexe qui s’intègrent complètement au récit, des scènes belles, crues, naturelles, poétiques, lyriques. Il y aurait encore tellement à dire sur ce film d’une incroyable richesse, tant au niveau de ce qu’il aborde que de sa mise en scène d’une intelligence et d'une précision constante : travail sur les strates de temps, sur le fait de filmer le présent, sur des régimes de narration qui s’opposent et se combattent… ce chef-d’œuvre ne nous fait regretter qu'une chose : que Pascale Ferran soit une cinéaste aussi rare. |