| Orange mécanique se développe en trois parties. Dans la première, on découvre Alex (Malcolm McDowell) menant sa bande de droogs dans une Angleterre futuriste où ils sèment la terreur, tabassent un clochard puis font irruption dans la riche maison d'un écrivain dont ils violent et tuent la femme. Deuxième partie : Alex, arrêté, fait le récit de son incarcération et des tentatives stériles des autorités pour le mater. Troisième partie : après avoir subi un programme expérimental, appelé traitement Ludovico, Alex, rendu inoffensif, est relâché dans la nature. Il est bientôt rattrapé par ses victimes passées qui vont pouvoir à leur tour décharger sur lui leur haine, leur désir de vengeance et leur sadisme. La première partie est ouvertement outrancière, grotesque, à l'image de Beethoven massacré au synthé par Walter Carlos. Alex navigue dans une société humaine faite de simulacres (voir le célèbre travelling arrière inaugural qui dévoile Alex assis au Milkbar Korova, entouré de ses camarades Droogs qui se confondent avec des mannequins de plastique) et où, donc, la violence peut se déverser sans justification. Cette violence pure, sans but, gratuite en devient même salutaire, déflagration dans un monde sans saveur qui retentit à l'image comme autant de coups de couteaux cinématographiques (et musicaux, on y tabasse en chantant Singing in the Rain) portés à ces tableaux pop-art insipides et sans vie que sont ces images pavillonnaires et bourgeoises. Dans la seconde partie, Alex se retrouve face aux méthodes coercitives classiques. Le système pénitentiaire, qui combat les effets et ne s'occupe pas des causes, glisse sur lui sans aucune effet. Dans la troisième partie, un gouvernement qui, ailleurs, pourrait être taxé de progressiste, lui propose un programme de réhabilitation afin de lui faire prendre conscience de la violence de ses actes. Alex subit un véritable lavage de cerveau : on le place devant un flux continu d'images de crimes dont le réalisme tranche avec la dématérialisation de la première partie. Plongé le nez dans la souffrance humaine, Alex ne réagit pas pour autant à la violence et la folie du monde, mais à des stimuli extérieurs qui lui sont imposés, déconnectés de questions d'ordre morale et éthique. Ce programme de réhabilitation n'est que de la simple manipulation et devient, pour Kubrick, le symbole d'une civilisation incapable de réfléchir à ce que représente réellement la violence. Alex ne peut plus commettre un seul acte violent, il est même pris de nausée lorsqu'il qu'il entend du Beethoven. Mais rien n'est guéri en lui, aucune faille ne s'est refermée, on l'a simplement réduit à l'état de pantin, marionnette que les politiques prennent dès lors un malin plaisir à manipuler. Incapable de commettre un acte violent, il est aussi incapable ne serait-ce que de toucher les seins d'une femme. En évacuant de force Thanathos, le traitement Ludovico a également détruit Eros et il ne reste plus grande chose de l'homme dans cette enveloppe sans affects. Kubrick, comme toujours, ne traite pas la violence en tant que telle, comme un phénomène de société, mais comme un élément constitutif de l'homme mais aussi de notre civilisation et de nos cultures. La violence est dans Beethoven, dans les images du Christ qui tapissent la chambre d'Alex... elle n'est pas réductible à un individu « irrécupérable », « fou », « dangereux », elle traverse toutes les couches de la société (l'homme de gauche progressiste peut se transformer en tortionnaire sadique) et bien sûr, la politique qui n'a de cesse de la récupérer, de la rendre docile pour son propre usage. Orange mécanique possède aujourd'hui encore, malgré son allure pop et psychédélique qui pourrait paraître terriblement daté, toute sa puissance d'évocation. Malgré les changements de mode, l'évolution des mœurs, les mutations de la société, le film demeure troublant, choquant, percutant. La mise en scène de Kubrick n'est qu'agressions : musique, couleurs, rythme frénétique, images déformées, contre-plongées maladives, pornographie et crudité... tout concourt à nous plonger dans un climat malsain et glauque. Orange mécanique recycle, avale et régurgite tout un pan de la culture populaire, mais aussi la propre filmographie de Kubrick et notamment 2001 (auquel il fait plusieurs fois allusion, notamment par la pochette de la BO et la chanson du clochard qui moque ces sociétés qui vont dans les étoiles et laissent crever leur population) dont les images magnifiques sont comme broyées, salies, par ce film vulgaire et grotesque qui prend le contrepied total de ce chef-d'œuvre acclamé. Kubrick l'insaisissable ne réalise peut être pas son meilleur film, mais néanmoins Orange mécanique est l'une des pierres de touche de sa passionnante et lucide exploration de l'homme et de sa nature. |