| Dans Velvet Goldmine, Todd Haynes avait déjà démontré que la biographie rêvée/fantasmée était un bon moyen d’accéder à une certaine vérité. Et parce qu’un homme, qui plus est un artiste, ne saurait se résumer à une seule personne, le cinéaste a choisi de faire le portrait de Bob Dylan à travers six personnages, chacun représentant un aspect, une période de la vie du folk singer. Un projet qui nécessitait de recevoir l’approbation de Dylan - on se souvient que Bowie avait refusé que sa musique, y compris la chanson titre, soit utilisée dans Velvet Goldmine. Encouragé par le manager de Dylan, Haynes lui envoya un synopsis d’une page détaillant ses intentions. Le chanteur lui donna son accord, sans jamais le rencontrer. Mais le projet mit encore six ans à se monter, en grande partie à cause d’un financement difficile. Le résultat : un film ambitieux, cérébral, parfois hermétique pour ceux qui ne sont pas familiers de l’œuvre de Dylan, mais constamment passionnant. Six personnages, donc. Aucun d’entre eux ne s’appelle Bob Dylan, mais chacun est un aspect de Dylan, le tout formant un portrait cubiste. Une grande partie de la promotion du film s’est focalisée, avec raison, sur Cate Blanchett. L’actrice australienne prête son physique androgyne à l’évocation de la période où Dylan devient une mégastar et surtout abandonne le folk acoustique traditionnel pour les délices de l’électricité. Un segment tourné dans un noir et blanc sophistiqué, qui convoque des motifs vus dans le documentaire Don’t Look Back de D.A. Pennebaker, et les mêle à une imagerie surréaliste inspirée de 8 ½ ; mais il ne faudrait pas pour autant occulter les autres segments : l’un des plus mal compris est sans doute celui où intervient Richard Gere, campant un Billy the Kid fantasmé et vieillissant, qui lors d’une séquence sublime croit entendre, au-delà d’une colline, le lointain grondement du festival de Woodstock, ainsi que celui des champs de bataille du Vietnam. Comme si, au lieu d’Alias, Dylan avait joué le rôle du desperado incarné par Kris Kristofferson... qui est justement le narrateur de I’m Not There. Mais on citera aussi les performances du jeune Marcus Carl Franklin, qui dans la peau de « Woody Guthrie », donne vie à l’enfance que s’était inventée Dylan, parcourant en hobbo les routes américaines, recueillant les airs de son folklore ; et puis, il y a aussi la très émouvante relation entre Heath Ledger - un rôle qui a l’origine devait échoir à Colin Farrell, on respire - et Charlotte Gainsbourg, le chemin de croix mystique de Christian Bale, la pose rimbaldienne de Ben Whishaw... Il serait vain de citer tous les plans somptueux que comporte ce film. Une unique vision ne saurait suffire à en épuiser les richesses. Et puis surtout, il y a la musique. Un choix quasi parfait de chansons de Dylan, servies par des interprètes majeurs, d’Eddie Vedder à Sonic Youth en passant par Richie Havens et Stephen Malkmus - ceux qui ont du mal avec la voix nasillarde de Bob Dylan n’auront ici pas d’excuses. Parfois illustratives, elles sont aussi des moteurs de la narration - voir l’étonnante mise en images de Ballad of a Thin Man. I’m Not There est un voyage impressionniste et sensoriel à travers l’âme d’une personnalité fascinante. |