| Benjamin Braddock (Dustin Hoffman), tout frais émoulu de l’université, rentre chez ses parents où une fête est organisée en son honneur. Son père, sa mère, leurs amis s’empressent de féliciter le jeune diplômé plein d’avenir. Or, c’est bien cet avenir qui angoisse Benjamin, lui qui n’a aucune envie de rentrer dans le moule mais ne sait par ailleurs pas quel rêve opposer à cet avenir tout tracé. Lors de la soirée, alors qu’il tente tant bien que mal de s’éclipser, il est accosté par madame Robinson (Anne Bancroft), une femme d’âge mûre qui l’entraîne chez elle et le séduit. En une scène, cette fête étouffante où Benjamin est cerné de toute part par des invités envahissants, où tout est ordonné, calculé pour célébrer son entrée dans le monde de la bourgeoisie américaine, où les invités forment une masse l’empêchant constamment de fuir, le guidant sans lui laisser d’alternative, Mike Nichols dresse le portrait d’une jeunesse qui n’est plus raccord avec une société américaine aux valeurs héritées des années 50. Ben étouffe dans ce monde bourgeois auquel il ne souhaite pas appartenir, société parentale anxiogène, asphyxiante, qui ne laisse aucun libre arbitre à une descendance sommée de perpétuer ce modèle. Dès le générique, tout est dit du mal être de Ben, de son envie d’échapper à la ligne droite et définie que cette société lui a préparée, de sortir du tapis roulant qui le porte lors de sa traversée de l’aéroport. Mike Nichols parsème ainsi son film de signes qui montrent son irrépressible désir de fuir et, lorsqu’il n’y parvient pas, de l’isolement dans lequel il s’enferre. Son silence, son mutisme, sont une manière de ne laisser aux autres de lui qu’une enveloppe vide, un ectoplasme. Nichols le filme alors à travers un aquarium, l’associant à la petite figurine de plongeur qui sert à oxygéner l’eau, annonçant le spectacle mis en scène par son père qui l’obligera plus tard à se revêtir d’une combinaison de plongeur pour amuser la galerie. La précision de la mise en scène de Mike Nichols (si parfaitement analysée par Jean-Baptiste Thoret dans son étude consacrée au cinéma américain des années 70), d’une inventivité et d’une intelligence de chaque instant, suffit seule à rendre compte des questionnements intérieurs du jeune héros. Ben n’est pas un contestataire, il n’est pas porté par une utopie, il n’a pas de combat à mener... il rêve juste d’un ailleurs, d’une autre vie, comme tant de personnages du cinéma américain de la fin des années 60 et des années 70 qui désirent rompre avec le modèle Wasp américain sans pour autant souhaiter la révolution. Simplement par la façon dont il place Ben dans ses cadres et dont il en gère l’espace, Mike Nichols montre les différentes étapes par lesquelles il transite : son envie de disparaître aux yeux des autres, de se dissoudre, son désir de fuir, sa décision finalement de lutter pour se réapproprier sa vie, pour conquérir le cadre. Le Lauréat vaut bien plus que ses seuls moments d’anthologie où résonne The Sound of Silence, la sublime chanson de Simon et Garfunkel. C’est une œuvre de bout en bout magistrale, marquée par la rigueur d’une mise en scène constamment éclairée. Un film qui nous emporte par l’esprit de liberté qui l’anime, un chef-d’oeuvre à la fois bouleversant, drôle, frondeur et qui nous laisse sur une note de mélancolie poignante. Le Lauréat, plus grand succès de l’année 67, marque avec Bonnie & Clyde, sorti cinq mois auparavant, le début officiel du "Nouvel Hollywood". Avec de tels parrains, la période des années 70 qui s’ouvre alors dans le cinéma américain ne pouvait être que l’une des plus palpitantes, intelligentes, inventives et stimulantes de l’histoire du cinéma ! |