| Alex est un adolescent de 16 ans qui ne semble avoir qu’un désir dans la vie : être sur son skate. Les informations de la guerre en Irak qui inondent les médias glissent sur lui, la sexualité, même, ne l’intéresse pas (son dépucelage est vécu quasi comme une corvée, un passage obligé). Ce n’est que lorsqu’il est à Paranoid Park, enclave bétonnée près de la gare de triage de Portland qui sert de repère aux skaters, qu’il ressent enfin quelque chose : désir de faire partie de la caste de ces seigneurs de la glisse, peur aussi de se mesurer à eux, tension, et bien sûr plaisir de l’envol lorsque, enfin, il se jette sur les pistes. Gus Van Sant et son chef opérateur Christopher Doyle (avec qui il avait auparavant travaillé sur Psycho), captent dans un mélange de super 8, 35mm et vidéo ces instants où le temps se suspend, où Alex s’envole, sent le monde tout en en décollant. Si ces séquences ne renouvellent pas le cinéma de Gus Van Sant, qui s’est déjà attaché à rendre ces sensations maintes fois, il faut tout de même dire que, même si c’est maintenant une figure quasi obligée de son cinéma, elles demeurent d’une beauté à couper le souffle. Poursuivant son portrait de l’adolescence, thème autour duquel tournent la quasi totalité de ses film, Van Sant s’intéresse à priori ici au détachement des jeunes, à leur attitude autiste envers le monde, envers les adultes. Alex symboliserait ainsi une jeunesse sans repère, sans engagement et qui d’ailleurs ne chercherait plus ni l’un, ni l’autre. Une jeunesse qui fuit les responsabilités, qui voit dans le monde des adultes un univers anxiogène avec lequel elle n’a aucune envie d’entrer en communication. Et Gus Van Sant de mettre, très logiquement, très scolairement même, les adultes hors champ, en arrière-plan, confondus dans le flou de l’image. Comme pour appuyer cette vision de l’adolescence, Van Sant confronte son jeune héros à la mort accidentelle d’un agent de sécurité de la gare, broyé sous un train. Que ce soit un accident ou un crime, Alex est bien l’acteur de ce drame et bientôt un suspect pour la police. Pourtant, la vie continue pour lui. Le skate est toujours sa seule préoccupation, il ne semble éprouver aucun sentiment, remord, tristesse ou peur d’être arrêté. C’est ainsi qu’une partie de la société perçoit sa jeunesse : sèche de cœur, sans affect, sans morale... donc dangereuse. Discours que pourrait appuyer le film s’il n'y avait sa construction dramatique. Ce que l’on pourrait prendre pour une afféterie (allers-retours constants entre passé et présent), est pourtant bien le cœur du film. Alex, comme lorsqu’il essaye de s’envoler sur sa planche, ne cesse de vouloir se détacher du drame. Il tente de l’évacuer hors champ, de le repousser, mais toujours l’image de ce corps broyé en deux revient (image gore unique dans la carrière du cinéaste, qui fait ainsi office de déflagration dans son univers visuel), l’aspire, occupe ses pensées. Paranoid Park est ainsi construit sur des allers-retours entre le quotidien d’Alex, toujours à son skate sauf lorsqu’il s’agit de flouer un policier et d’échapper à la liste des suspects, et ce souvenir qui le hante et dont il ne peut se défaire. Van Sant montre ainsi, par le simple enchaînement de ses séquences (alors que le court roman de Blake Nelson, dont le film est tiré, dévoile les tourments d’Alex au travers de son journal intime) et par la savante utilisation de la bande sonore et de la musique (enchevêtrement de hip hop, de Beethoven, Nino Rota et Elliot Smith) que sous son apparente désinvolture, Alex (et la jeunesse dont il est un représentant) est bien conscient de ses actes, est hanté par son crime. Un crime qui ne mène à aucune punition, aucune justice, comme si quelque chose avait déserté la société américaine. Alex se retrouve ainsi seul face à ce drame et seul il doit l’affronter. Paranoid Park évoque ainsi avec justesse la difficulté de la jeunesse à trouver sa place dans un monde qui lui semble incompréhensible, indéchiffrable. |