| Nicolas Philibert avait depuis longtemps l’envie de revenir sur le tournage en 1976 de Moi, Pierre Rivière... de René Allio où il opérait, avec Gérard Mordillat, comme premier assistant réalisateur alors qu’il avait 24 ans. Être et avoir a fait office de déclencheur. Le succès public du film (deux millions d’entrées) a mis Philibert sur le devant de la scène, situation qui d’un côté l’enthousiasme (quel cinéaste ne souhaiterait pas voir son film rencontrer une si large audience ?), mais qui de l’autre l’étouffe : il sent la flagornerie de ceux qui jusqu’ici méprisaient son cinéma, il découvre la jalousie et la rancœur de certaines personnes de son entourage qui le soutenaient. Et puis l’affaire du procès qui le plonge dans le doute, la méfiance, la tristesse, la déception. Tout cela l’a poussé à retourner sur ce projet très personnel, documentaire à la première personne où l’on entend, chose très rare dans son cinéma, sa propre voix. Faire ce film, c’est une façon pour lui de se rassurer, de retrouver la confiance dans le cinéma et dans le fait de filmer des gens. Il revient sur les lieux du tournage, retrouve ces paysans qu’il avait déjà approchés il y a trente ans pour jouer dans le film d’Allio. Sa confiance ayant été mise à mal par le procès d’Être et avoir et sa médiatisation, il est primordial pour lui de retrouver ce lien avec le sujet filmé qui est au cœur de son cinéma, ce que lui permet ce retour à cette première expérience avec René Allio qui l’a marqué aussi profondément qu’elle a marqué les paysans qu’il retrouve aujourd’hui. Retour en Normandie parle du passé, celui du tournage, mais aussi du présent de ces paysans. Le documentaire redouble ainsi le film d’Allio qui évoquait le début du XIXème siècle tout en parlant de la société d’alors. C’est ce qu’il y a de plus beau dans ce film, la juxtaposition de différentes temporalités qui dialoguent, se répondent, se complètent : la parole de Pierre Rivière tout droit surgie de 1835, le film de 1976 et ce qu’il raconte de son époque, les retrouvailles avec les acteurs qui, trente ans plus tard, relisent l’histoire du tournage et parlent de leurs vies, et enfin Philibert qui navigue entre ses débuts au cinéma et ce film d’après la consécration publique. L’un des fils rouges du film est l’attente de Claude Herbert, ce jeune paysan qui, à 18 ans, incarnait Pierre Rivière avec une intensité inoubliable. Claude et Pierre partageaient de nombreux traits qui avaient immédiatement séduits Philibert et Allio : une nature solitaire, la foi en Dieu, un côté sauvage et insaisissable. Après le tournage, Hebert quitte la Normandie et s’installe à Paris pour se lancer dans le théâtre. On le retrouve sous la caméra de Doillon dans La Drôlesse, puis il disparaît. Mais Claude Hebert, dont l’arrivée retardée crée une sorte de suspense, ne concentre pas l’attention de Philibert. Il parcourt un vaste territoire (alors que jusqu’ici le cinéaste s’attachait toujours à un lieu) et suit les nombreux acteurs du film d’Allio. On retrouve pas exemple Annick, qui jouait Aimée Rivière, la sœur épargnée par Pierre. Annick avait 16 ans au moment du tournage et s’est trouvée hantée par la question de savoir ce qu’était devenue Aimée. Lorsqu’elle retrouve Philibert, tous deux partent à la recherche d’Aimée, mouvement du film qui résume magnifiquement le projet général, dessin d’une temporalité transversale à travers des histoires qui se poursuivent d’une époque à une autre, dans le fil du temps ou à rebours. Pierre Rivière écrit pour laisser une trace, Michel Foucault la retrouve et la transmet dans un essai, René Allio prend sa suite, Philibert témoin de l’expérience revient sur le tournage trente ans après, retrouve les acteurs qui parlent de cette histoire passée, des résonances du fait divers avec leur propres vies (la folie est une histoire partagée par beaucoup), des traces du film dans leurs vies... imbrication étourdissante que Philibert mène avec la légèreté et la précision qu’on lui connaît. C’est aussi un film où il questionne son cinéma, son rapport au documentaire, à l’éthique, à l’acte de filmer, un film qui lui permet de se ressourcer en revenant à la genèse de son œuvre. Le fait de multiplier les strates, de donner à son film un contour incertain, de ne pas le concevoir comme devant répondre à un sujet comme il est coutume de le faire, est une réaction saine et vivifiante au formatage du cinéma documentaire tel que pensé par la télévision. Certes Philibert n’est pas le seul à combattre ce formatage, mais qu’il ait réalisé son œuvre la plus complexe, la plus personnelle et la plus profonde après le succès d’Être et avoir, est un geste courageux, malheureusement resté sans écho auprès du public. Il faut absolument voir et revoir ce film merveilleux, chef-d’œuvre de l’un des cinéastes les plus précieux à l’heure actuelle. |