| Les personnages de “Joliet” Jake et Elwood Blues sont nés en 1976, dans l’une des émissions les plus importantes (et accessoirement un modèle de longévité) de l’histoire de la télé américaine, The Saturday Night Live, véritable fleuron de l’humour nord-américain qui aura révélé au monde quelques uns des plus grands comiques de la seconde moitié du XXème siècle. Parmi eux, John Belushi et Dan Aykroyd, qui lors des coupures publicitaires, utilisent ces deux frères musiciens pour chauffer la salle. Le public appréciant leurs numéros, les personnages deviennent des figures récurrentes du show, puis sortent un album, Briefcase Full of Blues, qui devient à son tour un immense succès (disque de platine). Le cinéma leur tend alors les bras, et c’est leur complice John Landis qui assure la réalisation d’un film accueilli dans un premier temps assez froidement, mais qui aura acquis au fil des années une stature de classique de la culture pop américaine. Cela s’explique par l’indéniable habileté d’un film jouant avec désinvolture mais efficacité sur plusieurs niveaux. Tout d’abord, par ses protagonistes archétypaux, vêtus de noir mais morphologiquement différents, qui défient la moralité et la bienséance avec une classe indéfectible (le regard de velours qu’adresse Belushi à Carrie Fisher dans le tunnel est une performance comique à lui seul), The Blues Brothers est une comédie subversive, distillant un esprit libertaire résolument jubilatoire, y compris dans un burlesque de la destruction (le carambolage final - référence à celui de French Connection - demeure un modèle du genre) que n’auraient pas reniés d’autres Brothers nommés Marx. Mais outre des figures de comédie loufoques, n’oublions pas que Jake et Elwood sont avant tout des musiciens, qui vivent par et pour leur musique, le Rythm’n’Blues. Ainsi, grâce à un prétexte scénaristique assez bidon (le besoin de recueillir de l’argent pour sauver leur orphelinat), le film propose un enchaînement quasi-continu de séquences musicales anthologiques. Car la première réussite des Blues Brothers, avant même de passer au cinéma, c’est d’avoir su s’entourer : promus par l’arrangeur-pianiste Paul Shaffer (devenu depuis l’éternel complice de David Letterman), les deux comédiens se sont entourés, pour crédibiliser leur entreprise, de légendes de la musique américaine, au premier rang desquels on peut citer Matt Murphy, Lou Marini, mais surtout les géniaux Steve Cropper et Donald Dunn, fondateurs de Booker T and the McG’s et compositeurs de quelques uns des plus grands titres de la soul-music (dont (Sittin’ on) The Dock of the Bay, Soul Man, Knock on Wood ou In the Midnight Hour !), ces immenses cautions d’une part assurant la tenue musicale des performances scéniques des frères, et d’autre part assurant la participation de guest-stars toutes plus mythiques les unes que les autres. On voit donc dans le film, entre autres, James Brown en pasteur révélant leur mission aux deux frères grâce à un gospel endiablé (The Old Landmark), Aretha Franklin demander à son époux de réfléchir un peu aux conséquences de ses actes (Think), Ray Charles réveiller tout le quartier en testant un vieux piano (Shake a Tail Feather) ou Cab Calloway faire patienter le public en leur racontant l’histoire de Minnie the Moocher, pour des scènes qui sont autant de fantasmes assouvis pour qui aime cette musique. Car entendons-nous bien ; si ce n’est pas le film le plus profond, le plus visuellement abouti ou le plus audacieux de l’histoire du cinéma, The Blues Brothers peut probablement prétendre en être le plus roboratif. Rarement un film aura à ce point comblé ses spectateurs, dans un déferlement continu d’humour loufoque, d’action spectaculaire et de musique exceptionnelle. A noter que seuls les fans "hardcore" du film - comme votre serviteur - pourront trouver satisfaction dans une suite poussive et bien tardive, Blues Brothers 2000, qui gagne à être considérée comme un bonus ne proposant que des variations ou des scènes alternatives à des séquences figurant déjà dans l’original, avec un plateau sensiblement différent mais tout aussi prestigieux (Wilson Pickett, BB King, Eric Clapton, Dr John, Eddie Floyd, Sam Moore ou Erykah Badu). |